Ouvrage dirigé par Sylvain Lafleur

200 pages

Parution 20 janvier 2021

Format poche (17 x 12 cm)

ISBN : 978-2-924834-13-8

Prix : 19,95 $

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Foucault à Montréal

Réflexions pour une criminologie critique

En 1976, Michel Foucault participe à une conférence organisée par l’Office des droits des détenus de concert avec l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Il y présente ses réflexions sur l’usage des peines de substitution à l’incarcération qui, pour plusieurs, témoignent d’une tendance à l’adoucissement des punitions et présagent la disparition de la prison. Doutant que les sociétés qui y ont recours soient plus tolérantes, Foucault croit, au contraire, que l’utilisation des peines alternatives est symptomatique de l’extension d’une « société policière » qui ne ménage pas les efforts pour fabriquer des délinquant·s et punir les personnes faisant l’objet d’un ressentiment politique et populiste, qu’elles soient pauvres, migrant·es ou marginales.

Dans « Alternatives » à la prison : diffusion ou décroissance du contrôle social – allocution méconnue et longtemps oubliée enfin restituée ici –, Foucault s’interroge sur la logique soutenant la surveillance accrue des personnes et annonce la transformation de la société en prison ouverte. L’auteur de de Surveiller et punir doute que l’imposition de sanctions non carcérales témoigne qu’une rupture avec l’emprisonnement est survenue et suppose que le recours aux mesures probatoires et à la surveillance policière s’intensifiera avec le temps.

Près d’un demi-siècle plus tard, qu’en est-il des perceptions de Foucault ? L’imposition de peines de substitution participe-t-elle à dématérialiser l’architecture pénale ? Vivons-nous dans une société moins tolérante aux « inconduites » ? Quelle raison pénale marque notre contemporanéité ? Comment fabrique-t-on des délinquant·es aujourd’hui ?

Constitué d’entretiens avec les organisateurs de la conférence de Michel Foucault, Jean-Claude Bernheim et André Normandeau, et de spécialistes du contrôle social et de la criminalité, Jade Bourdages, Tony Ferri et Anthony Amicelle, Foucault à Montréal répond à ces interrogations et porte un regard critique sur la judiciarisation croissante des rapports sociaux.

PRESSE : « ALTERNATIVES » À LA PRISON - MICHEL FOUCAULT

Notes de lecture parue dans lundimatin#272, le 26 janvier 2021

Prenant l’exemple des programmes suédois et allemand, il montre comment toutes ces expériences, plutôt que des alternatives, sont des sortes de tentatives pour essayer de faire assumer les fonctions de la prison par d’autres institutions et mécanismes :

  • Sur le travail repose toujours la transformation du prisonnier, comme réplique fondamentale à l’infraction.
  • La refamilialisation reste l’instrument essentiel de la prévention et de la correction de la criminalité, rôle longtemps assumé de façon abstraite par des visiteurs de prison, des aumôniers.
  • En lui donnant une part de décision dans les mécanismes de sa punition, l’individu puni devient « le gestionnaire de sa propre punition », en application du principe de l’amendement : « l’autopunition comme principe de la correction ».

Plus que le délinquant, ce sont ces vieilles fonctions carcérales de resocialisation qu’on libère en les répandant dans le corps social tout entier, « comme une forme de tissu cancéreux ». Lui supprimer un certain nombre de libertés, comme celle de circuler, tout en l’immobilisant par une obligation de travail, de production, de vie de famille, c’est surtout diffuser hors de la prison des fonctions de surveillance qui vont se répandre dans sa vie apparemment libre. « C’est un véritable sur-pouvoir pénal, ou un sur-pouvoir carcéral, qui est en train de se développer, dans la mesure même où l’institution prison, elle, est en train de diminuer. » « Quelqu’un a commis une illégalité, quelqu’un a commis une infraction, eh bien ! on va s’emparer de son corps, on va le prendre en charge plus ou moins totalement, on va le mettre sous surveillance constante, on va travailler ce corps, on va lui prescrire des schémas de comportement, on va le soutenir perpétuellement par des instances de contrôle, de jugement, de rotation, d’appréciation. Tout ceci, eh bien !, c’est le vieux fond des procédés punitifs du XIXe siècle, que vous voyez maintenant assuré sous une nouvelle forme, formes qui ne sont pas alternatives à la prison, mais dont je dirais qu’elles sont itératives par rapport à la prison. Ce sont des formes de répétition de la prison, des formes de diffusion de la prison, et non pas des formes qui sont censés la remplacer. »

Michel Foucault pose alors la question suivante : Une politique pénale a-t-elle bien pour fonction de supprimer les infractions ou plutôt d’organiser les illégalisme ? Car au fond, la prison est « un foyer permanent d’illégalismes intenses ». « De la prison, on sort toujours plus délinquant qu’on était », par les effets de la désinsertion sociale, par l’existence du casier judiciaire, par la formation de groupes de délinquants, etc. L’espace de la prison est lui-même « une formidable exception du droit et à la loi » : trafics, violences physiques, etc. « La prison, c’est l’illégalisme institutionnalisé. »
Avant l’invention de cette « petite machinerie » à la fin du XVIIIe siècle, l’illégalisme était une sorte de « fonction constante et générale de la société », condition à la fois de survie et de développement de cette société. Lorsque la bourgeoisie est parvenue à organiser son propre pouvoir, au XIXe siècle, cette tolérance collective ne pouvait plus être acceptée. Tout en continuant à s’aménager ses propres illégalismes, celle-ci a cherché à réprimer et à contrôler les illégalismes populaires. « La moralité de l’ouvrier était absolument indispensable, dès lors qu’on avait une organisation économique de type industriel. » L’un des moyens utilisés a été de constituer « une frange d’individus voués de façon définitive à un illégalisme professionnel », plus faciles à surveiller qu’un illégalisme diffusé à tout le corps social. L’existence de ce groupe, dont la masse de la population est la première victime, a rendu beaucoup plus acceptable la présence permanente de la police. « La fabrication de la délinquance par la prison, ce n’est pas son échec, c’est sa réussite, puisqu’elle était faite pour ça. » En excluant par ces effets toute réinsertion sociale, elle assure le contrôle sur les illégalisme et la disponibilité des délinquants.
La régression de la prison correspond au développement d’une pratique de contrôle global, des vols, par exemple, dans une limite tolérable par rapport au coût de la lutte contre eux. « Les petits illégalismes font partie maintenant des risques sociaux acceptables. » D’autre part, les grands trafics échappent désormais à la compétence des délinquants traditionnels, gérés par les grands capitalistes eux-mêmes. On n’a plus besoin d’usines à fabriquer des délinquants, mais d’instruments de contrôle qui vont se substituer à elles.
Une critique de la prison n’est ni révolutionnaire, ni contestataire, ni même progressiste, si elle fait l’économie de l’analyse de l’économie générale des illégalisme. « Pas de réforme de la prison sans la recherche d’une nouvelle société », une société dans laquelle le pouvoir n’aurait pas besoin d’illégalisme.

 

PENSER NOTRE ACTUALITÉ PÉNALE AVEC FOUCAULT, PAR SYLVAIN LAFLEUR


Dans cette sorte de postface, Sylvain Lafleur s’applique à replacer ce texte dans la pensée de Foucault, tout en précisant quelques notions. Il propose également une mise en perspective des thèses de cette conférence à la lumière du monde pénal d’aujourd’hui. La population carcérale, depuis plus de quarante, n’a cessé de se multiplier. Elle était de 200 000 individus aux États-Unis dans les années 1970 et compte désormais 2,3 millions d’individus, plus 4,7 millions de personnes sous l’emprise de mesures probatoires. Ces mesures alternatives auraient participé à augmenter les durées d’emprisonnement, à alourdir les sanctions contre certaines infractions et à instaurer une architecture de surveillance « molle ». Elles sont plutôt un remède au problème de la surpopulation carcérale. « La tendance en matière de sanctions dans la majorité des pays occidentaux consiste, d’une part, à judiciariser des individus commettant des gestes délictueux faisant l’objet d’une nouvelle intolérance, et d’autre part, à judiciariser de façon préférentielle les populations socialement défavorisées et ethniquement discriminées. »

 

« MAISON SOUS SURVEILLANCE ». ENTRETIEN AVEC TONY FERRI


Philosophe, chercheur et conseiller pénitentiaire d’insertion, Tony Ferri répond à quelques questions à propos de la philosophie de Michel Foucault sur la question des prisons : « Michel Foucault a une lecture de notre société comme étant, pour une bonne part, particulièrement disciplinaire, c’est-à-dire qu’elle vise, au premier chef, à la normalisation des pensées et des conduites, ce qui implique, selon lui, la mise en oeuvre et le développement d’une foule de techniques de correction, de punition, de coercition, au sein même de la collectivité, au plus près des corps, afin de produire des transformations, des conditionnements, des résignations. » Il expose précisément le fonctionnement des différents dispositifs de surveillance électronique et surtout ses multiples conséquences. « Il appert que, en mieux ouvert, le fait d’être placé en détention domiciliaire sous surveillance électronique et d’être soumis ou ordonné à une exigence de traçabilité (c’est-à-dire le sentiment d’être surveillé quotidiennement et de devoir rendre constamment des comptes faisant écho à l’affect) entraîne la réapparition des murs carcéraux en soi et autour de soi. » À propos de l’application StopCovid, mobilisant Machiavel, Hobbes et Deleuze, il précise que « le meilleur moyen de coloniser quotidien des gens par des mécanismes de contrôle renforcé et global consiste à solliciter non pas seulement leur approbation, mais leur contribution active. »

 

QU’EST-CE QU’UN ILLÉGALISME ? ENTRETIEN AVEC ANTHONY AMICELLE


Professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, Anthony Amicelle précise la notion d’illégalisme que Foucault ne définit pas précisément, bien qu’elle soit chez lui centrale et féconde.

Alors que se multiplient de plus en plus rapidement les dispositifs de contrôle, à l’ombre des États d’urgence dont nombre de dispositions provisoires deviennent permanentes, et sous couvert de protection des populations, contre le terrorisme ou les virus, cette conférence de Michel Foucault qui va bien au-delà de la seule question de la prison et interroge la société dans son ensemble, mérite toute notre attention, pour ses renversements de perspectives et sa portée ambitieuse.

[1Cette note de lecture nous a été transmise par La bibliothèque Fahrenheit 451

UNE RECENSION D'ADIL IDRES
Œuvre incontournable mais vraiment incontournable !!
Police-Prison-Surveillance-Contrôle-Couvre-feu
Je vous en fais un compte-rendu pour amorcer une réflexion féconde sur notre système de justice.
Cet ouvrage dresse une critique radicale du caractère punitif et asservissant du monde carcéral, et de ses extensions manifestes et effectives par-delà les murs de la prison. Les auteur.es, en prenant appui sur la conférence de Michel Foucault adressée aux Montréalais.es en 1976, déboulonnent un à un les mythes de la présumée fonction réparatrice et réhabilitatrice de la prison. Il est alors question des pratiques de dépendance à l’institution judiciaire-carcérale-policière par le biais du contrôle et de la surveillance, et des pratiques de ponction financière qui siphonnent l’argent des plus pauvres.
Le paradigme du légalisme/illégalisme est examiné selon son caractère foncièrement capitaliste et raciste en affirmant que cette distinction s’est inscrite dès la fin du XVIIIe siècle dans le contexte de l’industrialisation massive et de l’esclavage-ségrégation. La bourgeoisie a alors légiféré sur le droit à la propriété privée par des pratiques d’exploitation et d’expropriation. Dans les usines et les ports, les matières premières et les moyens de production se trouvaient dans les mains des classes prolétaires. Et les illégalismes qui étaient courants et qu’il fallait endiguer étaient les illégalismes de bien. La police comme institution a vu le jour précisément dans ce contexte de protection des richesses de la classe dominante. Dans cet élan, l’idéologie capitaliste et raciste a proscrit tous les comportements non rentables et financièrement improductifs tels que le flânage, l’alcoolisme, l’inexactitude et la paresse, taxés d’indiscipline et d’immoralité ouvrières et  »indigènes ».
Et donc eu égard à la genèse de l’institution judiciaire-carcérale-policière et des intérêts qu’elle poursuit, il n’est pas du tout étonnant que les crimes fiscaux, environnementaux et militaires ne soient pas condamnés dans la même arène que le crime populaire.
Aujourd’hui, dans cette “””gouvernance””” où le financement du secteur public s’érode au profit de l’enrichissement du secteur privé, l’État convoque d’autres instances para-carcérales en vu de maintenir les pratiques de contrôle et de surveillance : dettes, familles, DPJ, et organismes communautaires. Et donc le point focal de toute cette entreprise critique consiste premièrement à remettre en cause les velléités du mouvement abolitionniste. En effet, les auteur.es formulent leur argumentaire selon lequel les pratiques de contrôle, de prédation et de surveillance s’installeront davantage dans les interstices du quotidien des plus démunis dès lors qu’une révolution de l’institution pénale, judiciaire et policière ne s’enclenche pas. Les élans de réformes ne feront alors que reconduire et étendre les forces du pouvoir sur les individus.
Deuxièmement et fondamentalement, il est question d’une critique radicale du paradigme de l’État moderne, en ce sens qu’il repose fondamentalement sur l’enchevêtrement des rapports capitalistes, coloniaux et patriarcaux. C’est pourquoi les mécanismes de discrimination, de profilage, de mise en dépendance et d’incarcération des subalternes ne sont pas accidentels et contingents, mais sont le reflet diaphane de l’idéologie des dominants qui a prévalu dès le renversement de l’Ancien Régime.

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