Réflexions sur 1984 (1/3)

Réflexions sur 1984 (1 de 3)
par Jean-Jacques Rosat

Notre traduction de 1984 est née de l’édition par Jean-Jacques Rosat des livres d’Orwell et sur Orwell qu’il a souvent préfacés et parfois traduits pour la collection « Banc d’essais » qu’il a dirigée aux éditions Agone. La lecture de ces « réflexions » livre donc le cadre philosophique et politique de notre projet. Le texte est celui d’un exposé présenté le 17 décembre 2003 au Collège de France, dans le cadre du séminaire de Jacques Bouveresse. Il constitue la première des onze Chroniques orwelliennes de Jean-Jacques Rosat, publiées en 2013 par les éditions du Collège de France (dans la collection «Philosophie de la connaissance») sur le portail BooksOpenEdition où elles sont en accès libre : https://books.openedition.org/cdf/2067. Les Éditions de la rue Dorion remercient Céline Vautrin et Jean-Jacques Rosat de leur avoir acordé la permission de le reproduire.

1984 aux Éditions de la rue Dorion

Dans un texte de l’été 1946, l’époque où il s’engage dans la rédaction de 1984, Orwell déclare : « Ce à quoi je me suis attaché le plus au cours de ces dix dernières années, c’est à faire de l’écriture politique un art. [1] » Un romancier qui travaille ainsi à réunir dans une même œuvre l’art et la politique s’expose à l’accusation de trahir son art, de trahir le roman.

 

Dans Les Testaments trahis, Milan Kundera oppose Kafka, le romancier véritable, à Orwell, le faux romancier. Il écrit à propos de 1984 : « Roman ? Une pensée politique déguisée en roman ; la pensée, certes lucide et juste mais déformée par son déguisement romanesque qui la rend inexacte et approximative. Si la forme romanesque obscurcit la pensée d’Orwell, lui donne-t-elle quelque chose en retour ? Éclaire-t-elle le mystère des situations humaines auxquelles n’ont accès ni la sociologie ni la politologie. Non : les situations et les personnages y sont d’une platitude d’affiche. Est-elle donc justifiée au moins en tant que vulgarisation de bonnes idées ? Non plus. Car les idées mises en roman n’agissent plus comme idées mais comme roman, et dans le cas de 1984 elles agissent en tant que mauvais roman avec toute l’influence néfaste qu’un mauvais roman peut exercer. L’influence néfaste du roman d’Orwell réside dans l’implacable réduction d’une réalité à son aspect purement politique et dans la réduction de ce même aspect à ce qu’il a d’exemplairement négatif. Je refuse de pardonner cette réduction sous prétexte qu’elle était utile comme propagande dans la lutte contre le mal totalitaire. Car le mal, c’est précisément la réduction de la vie à la politique et de la politique à la propagande. Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes [2]. »

 

L’argumentation de Kundera repose sur l’idée que ce roman ne nous apprendrait rien sur le totalitarisme qu’un livre de sociologie ou de politologie ne pourrait nous apprendre. Il ne serait que « la mise en roman » d’idées conçues indépendamment de lui et communicables par d’autres voies. Il ne serait donc qu’une œuvre de propagande, participant, en dépit de ses bonnes intentions, de l’esprit du totalitarisme qu’il prétend combattre, puisque celui-ci précisément réduit toute forme d’art à de la propagande.

 

Je voudrais essayer de montrer que ce jugement est faux. 1984 produit sur le totalitarisme un genre de connaissance que seul un roman peut produire et transmettre, une connaissance qui n’est ni historique ni sociologique ni même philosophique mais une connaissance morale ou pratique, une connaissance non théorique et qui ne fait appel à aucune forme de théorie.

 

Quel genre de roman est 1984 ?

 

La réponse à cette question ne va pas de soi. C’est un roman d’anticipation, sans doute, mais qui combine d’une manière toute à fait singulière l’esprit de la satire philosophique du XVIIIe siècle, les procédés rudimentaires du roman gothique du XIXe et les techniques sophistiquées des romans du courant de conscience de la première moitié du XXe. Ce caractère hybride n’est sans doute pas étranger à son discrédit auprès de critiques littéraires et de romanciers qui ont les exigences de Kundera, mais il est certainement la source de l’atmosphère très particulière dans laquelle baigne le roman, de ce mélange de réalisme sordide et de conte magique, de parodie grimaçante, de fragments de rêves et de dialogues philosophico-politiques – une ambiance qui n’est vraisemblablement pas étrangère à l’immense succès populaire de cette œuvre : en un demi-siècle, 1984 et La Ferme des animaux se sont vendus à plus de quarante millions d’exemplaires.

 

1984 est d’abord, comme le souligne son titre, un roman d’anticipation. Publié en 1949, il raconte une histoire qui est censée se dérouler trente-cinq ans plus tard. Il décrit donc une société fictive, une société qui n’existe pas ou, du moins, n’a encore jamais existé. Dans un roman d’anticipation, en effet, ce ne sont pas seulement les personnages et les événements qui, comme dans tous les autres romans, sont fictifs, mais également la société tout entière où ils prennent place : les formes d’organisation sociale et politique, les techniques, les mœurs, les valeurs, les normes, les croyances, etc., y sont toutes fictives. Les romans d’anticipation nous forcent à imaginer de quelle manière, un jour, des hommes pourraient vivre. Ils enrichissent ainsi le large éventail des sociétés humaines de nouveaux exemplaires qui, à la différence de ceux que nous décrivent les historiens ou les ethnographes, sont des exemplaires fictifs.

 

La société de 1984 est une société totalitaire accomplie, une société intégralement totalitaire ; mais c’est une société originale et singulière. Ce n’est pas une société déjà existante (la société soviétique par exemple) présentée sous un déguisement romanesque : 1984 n’est pas un roman à clé. Mais, bien que fictive, cette société n’est pas pour autant non plus une abstraction : le régime totalitaire de 1984 n’est pas, comme on le dit souvent, un idéal-type abstraitement reconstruit à partir d’une combinaison de traits des systèmes communiste et nazi. Il a des caractéristiques qui le distinguent de tous les autres régimes totalitaires. Par exemple, à la différence des régimes communistes et nazis, il ne cherche aucune expansion ni territoriale ni idéologique. Et il est inséparable d’un système géopolitique mondial stable de trois empires, également totalitaires, qui sont en guerre permanente entre eux mais sans avoir ni les moyens ni la volonté de s’envahir ou de se détruire [3]. Pour prendre un autre exemple, les prolétaires, qui constituent 85 % de la population, sont considérés comme des sous-hommes ; mais, pourvu qu’ils s’épuisent au travail et consomment le moins possible, le régime se désintéresse de leurs vies et de leurs pensées, et il ne les soumet pas au contrôle total et permanent qu’il fait peser sur les membres du parti : « Le parti enseignait que les proles étaient des êtres naturellement inférieurs, qui devaient rester assujettis, comme des bêtes, par l’application de quelques règles simples. On savait en fait très peu de choses sur les proles. Il n’était pas nécessaire d’en savoir beaucoup. Tant qu’ils continuaient à travailler et à se reproduire, leurs autres activités importaient peu. Livrés à eux-mêmes, comme le bétail lâché sur les plaines argentines, ils étaient retournés au mode de vie qui leur paraissait naturel, une forme de schéma archaïque. […] On ne tentait pas de les endoctriner avec l’idéologie du parti. Il n’était pas souhaitable que les proles aient des convictions politiques. Tout ce qu’on exigeait d’eux était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire appel chaque fois qu’il fallait leur faire accepter un allongement de la journée de travail ou une diminution des rations. […] La grande majorité des proles n’avaient même pas de télécran à la maison. […] Ils étaient en deçà de la suspicion. Comme disait le slogan du parti, “les proles et les animaux sont libres”. [4] »

 

On conviendra qu’il est impossible d’appliquer cette description au prolétariat soviétique de l’époque stalinienne. James Conant a raison de voir là un argument contre ceux qui, comme Richard Rorty et, semble-t-il aussi, Milan Kundera, veulent faire des deux premières parties de 1984 une redescription du communisme soviétique. Bien entendu, le régime de 1984 a beaucoup de traits communs avec le régime stalinien, à commencer par la moustache de Big Brother et la barbiche de Goldstein, l’ancien dirigeant que la propagande a transformé en un traître immonde. Mais 1984 n’est pas, comme La Ferme des animaux », une fable allégorique dont chaque épisode a son parallèle dans l’histoire du régime bolchevique. Certes, l’État de 1984 est un État totalitaire typique, qui partage avec la plupart des régimes totalitaires du xxe siècle une série de traits caractéristiques : police politique, disparitions, torture systématique, exécutions sans jugement, purges, camps, tout l’appareil de la terreur de masse permanente y est présent. Mais la description de ces instruments occupe très peu de place, et certains d’entre eux (les camps notamment) sont seulement mentionnés. Le roman tient leur existence pour acquise : dans un tel régime, elle va de soi. Ce qu’il décrit longuement, en revanche, ce sont les transformations des cadres sociaux, culturels et psychologiques de la pensée :

 

— l’effet sur les esprits de la surveillance constante par les caméras cachées des télécrans ;
— l’appauvrissement et l’uniformisation du langage par la destruction des mots et l’imposition de la novlangue ;
— la modification permanente de l’histoire et des mémoires par l’élimination de toute trace du passé et la rectification permanente des archives ;
— la répression de toute expression, si minime soit-elle, d’une émotion authentique ou spontanée ;
— la diffusion par la propagande d’un flot d’informations et de statistiques qui ne sont pas seulement des déformations de la réalité mais n’entretiennent plus aucune sorte de rapport avec elle ;
— la mise en place de mécanismes de formation des croyances dans lesquels ni la perception de la réalité ni l’évidence rationnelle ne jouent plus aucun rôle, et pour lesquels le seul critère est la conformité au dogme politique du jour.

 

Bien entendu, Orwell n’a pas inventé ces transformations : à chaque nouvelle édition du manuel d’histoire du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS), des dirigeants de longue date disparaissaient des photos et devenaient des traîtres stipendiés ; la corruption de la langue allemande par le nazisme a été magistralement décrite et analysée par Victor Klemperer [5] ; et les militants communistes, qui pensaient être ennemis des nazis, ont dû croire un matin d’août 1939 qu’ils étaient en réalité leurs amis, puis, un beau matin de juin 1941, qu’ils en étaient les plus grands ennemis et l’avaient toujours été [6]. Mais, dans le monde de 1984, la logique de ces transformations est poussée jusqu’à l’extrême le plus absurde, selon un principe de grossissement et de caricature qui est celui de la satire swiftienne : les numéros anciens du Times sont quotidiennement falsifiés et réécrits en conformité avec la ligne politique du jour ; l’ultime version de ka novlangue simplifiera et mécanisera l’anglais à un point tel qu’aucun texte classique ne pourra plus être compris ni même traduit ; en plein milieu de manifestations populaires de soutien à la guerre contre l’Eurasie, on déclare soudain que c’est contre l’Estasie qu’on est en guerre depuis des années alors que l’Eurasie a toujours été un allié fidèle, et tout le monde, non seulement le croit sur le champ, mais croit qu’il l’a toujours cru et oublie qu’une minute avant il croyait autre chose ; etc. Que cette satire ne fasse pas rire et soit plutôt faite pour donner des cauchemars ne l’empêche pas d’être, typiquement et fondamentalement, une satire.

 

Dans une lettre datée du 26 décembre 1948, Orwell explique qu’il a voulu dans son livre « indiquer par la parodie quelles sont les répercussions intellectuelles du totalitarisme [7] ». Comme le souligne avec force James Conant, la caractéristique nouvelle et terrifiante des régimes totalitaires du XXe siècle ne consiste pas tant, pour Orwell, dans leurs instruments de terreur que dans les stratégies intellectuelles et psychologiques au moyen desquelles ils essaient de « parvenir à un contrôle total de la pensée, de l’action et de sentiments humains ». Tel qu’Orwell l’emploie, « le terme “totalitarisme” désigne des stratégies (à la fois pratiques et intellectuelles) […] qui sont appelées ainsi parce qu’elles ont pour but de parvenir à un contrôle total de la pensée, de l’action et de sentiments humains. L’usage orwellien de ce terme ne recouvre pas seulement des formes de régimes politiques mais aussi des types de pratiques et d’institutions plus envahissantes et plus spécifiques (diverses pratiques journalistiques comptent au nombre de ses exemples favoris). Mais par-dessus tout, il applique ce terme aux idées des intellectuels – et pas seulement à celles qui ont cours dans […] les “pays totalitaires” [8]. Du point de vue d’Orwell, explique encore Conant, « les camps de concentration et les forces de la police secrète sont périphériques par rapport à l’ensemble des phénomènes culturels, sociaux et politiques qu’il se propose d’identifier comme totalitaires. Le noyau en est constitué par un sorte de “mensonge organisé” qui, si les conséquences logiques de ses tendances profondes étaient poussées jusqu’au bout, serait reconnu comme “l’exigence de ne plus croire dans l’existence même de la vérité objective” [9] ». C’est cela qui, pour Orwell, fait véritablement du totalitarisme l’ennemi du libéralisme [10].

 

Il est essentiel ici de faire observer que ces processus intellectuels et mentaux existent aussi à l’extérieur des régimes totalitaires. Conant cite à ce sujet une autre lettre d’Orwell, datée du 16 juin 1949 : « Je crois que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. L’action du livre se déroule en Grande-Bretagne, pour souligner que les peuples de langue anglaise ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout [11]. »

 

C’est d’ailleurs en Angleterre, dans la presse de gauche où il écrit, et dans les milieux d’intellectuels de gauche et d’extrême gauche où il vit, qu’Orwell s’y est heurté pour la première fois. En 1937, de retour d’Espagne après avoir combattu le fascisme dans la milice du POUM et après avoir dû s’enfuir pour échapper d’extrême justesse à son arrestation par les communistes, il est abasourdi par la manière dont la presse de gauche anglaise rend compte des événements espagnols et par le degré auquel les intellectuels de gauche ne veulent rien savoir de la liquidation systématique des anarchistes et des militants du POUM par les staliniens. Voici comment, dans ses « Réflexions sur la guerre d’Espagne » écrites cinq ans plus tard, en 1942, à Londres et sous les bombes allemandes, il évoque sa prise de conscience de ce qui est pour lui le trait essentiel, totalement neuf et totalement terrifiant, du totalitarisme : « Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à voir avec les faits, pas même le genre de relation que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. […] J’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés bâtir des constructions émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé, mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses “lignes de parti”. […] Ce genre de chose m’effraie, car il me donne souvent le sentiment que le concept même de vérité objective est en voie de disparaître du monde. […] Je suis prêt à croire que l’histoire est la plupart du temps inexacte et déformée, mais, ce qui est propre à notre époque, c’est l’abandon de l’idée que l’histoire pourrait être écrite de façon véridique. Dans le passé, les gens mentaient délibérément, coloraient inconsciemment ce qu’ils écrivaient, ou cherchaient la vérité à grand-peine, tout en sachant bien qu’ils commettraient inévitablement un certain nombre d’erreurs. Mais, dans tous les cas, ils croyaient que les “faits” existent, et qu’on peut plus ou moins les découvrir. Et, dans la pratique, il y avait toujours tout un ensemble de faits sur lesquels à peu près tout le monde pouvait s’accorder. Si vous regardez l’histoire de la dernière guerre [la Première Guerre mondiale], dans l’Encyclopedia Britannica par exemple, vous vous apercevrez qu’une bonne partie des données sont empruntées à des sources allemandes. Un historien allemand et un historien anglais seront en profond désaccord sur bien des points, et même sur des points fondamentaux, mais il y aura toujours cet ensemble de faits neutres, pourrait-on dire, à propos desquels aucun des deux ne contestera sérieusement ce que dit l’autre. C’est précisément cette base d’accord […] que détruit le totalitarisme. […] L’objectif qu’implique cette ligne de pensée est un monde de cauchemar où le Chef, ou une clique dirigeante, ne contrôle pas seulement l’avenir, mais aussi le passé. Si le Chef dit de tel ou tel événement “Cela n’a jamais eu lieu” – eh bien, cela n’a jamais eu lieu. S’il dit que deux et deux font cinq – eh bien, deux et deux font cinq. Cette perspective me terrifie beaucoup plus que les bombes – et après ce que ce que nous avons vécu ces dernières années, ce ne sont pas là des propos en l’air [12]. »

 

Sept ans avant 1984, Orwell donne ici sa définition de l’univers totalitaire : un monde où, si on l’exige de vous, vous devez pouvoir croire que deux et deux font cinq.

 

1984 constitue-t-il pour autant, comme on le prétend souvent, une anti-utopie – une dus-topia : une description du pays du malheur et du Mal, comme une utopie (eu-topia) est une description du pays du bonheur et du Bien ? Orwell a dit lui-même de son livre qu’il est « une utopie sous la forme d’un roman [13] ». On lit souvent 1984 comme si sa forme romanesque était accessoire, comme si l’intrigue du roman et son personnage central, Winston Smith, n’étaient que des moyens un peu artificiels et conventionnels utilisés par Orwell pour faciliter la description du fonctionnement de l’univers totalitaire qui serait son véritable objet. C’est ne pas prendre au sérieux Orwell comme écrivain et romancier. C’est négliger aussi la logique des genres littéraires : un roman n’est pas une utopie.

 

Une utopie de l’âge classique, telle qu’elle est canoniquement définie par l’Utopie de Thomas More ou par La Nouvelle Atlantide de Bacon, par exemple, est l’imitation d’un récit de voyage. Nous y découvrons un monde lointain, quasiment inaccessible, un « pays de nulle part » (ou-topia), parallèle au nôtre, mais où les lois et les mœurs sont totalement différentes. Le narrateur par le truchement duquel nous effectuons ce voyage vient de notre monde ; il visite la société utopienne, observe les comportements de ses habitants, interroge des informateurs comme le fait un ethnographe et revient ensuite parmi nous rapporter ce qu’il a vu et entendu. L’intrigue, dans la mesure où il y en a une, et les personnages sont entièrement subordonnés aux besoins de la description. Au sens de Kate Hamburger, l’utopie ne relève pas de la fiction strictement définie mais de la feintise, du comme si ; c’est un récit de voyage feint [14].

 

Le roman d’anticipation, au contraire, installe le plus souvent la société fictive qu’il décrit dans notre propre espace géographique, et la présente comme un avenir possible pour notre propre société. Le possible du roman d’anticipation n’est pas seulement un possible humain en général ; c’est un possible pour nous. Ceci est particulièrement vrai de 1984. L’action du roman se situe à Londres. Le régime politique qu’il décrit est censé s’être établi à l’issue d’une série de guerres nucléaires, de guerres civiles et de révolutions engendrées par la situation politique internationale d’après 1945.

 

Mais cela ne fait pas pour autant de ce roman une prédiction ou une prophétie. Dans un article de 1946 consacré à Burnham, Orwell écrit que « l’énorme empire esclavagiste, invincible et éternel dont Burnham semble rêver [rêve dont le monde de 1984 est la traduction romanesque] ne sera pas établi ou, s’il vient à l’être, [il] ne se maintiendra pas, car l’esclavage ne peut fournir une base stable à la société humaine [15] ». Dans une lettre du 16 juin 1949, Orwell est tout à fait explicite à ce sujet : « Je ne crois pas que le type de société que je décris doive nécessairement arriver, mais je crois (compte tenu, évidemment, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose de semblable pourrait arriver [16]. »

 

Le héros lui-même, Winston Smith, est né en 1945, c’est-à-dire dans notre propre société. Son histoire est, au fond, celle d’un homme issu de notre société, d’un homme comme nous, qui, devenu par la force des choses et par les circonstances de l’histoire membre de la société nouvelle, ne parvient pas à s’habituer à ses normes et à ses mœurs et qui entre en révolte contre elle. Le roman tout entier est focalisé exclusivement sur lui. De la première à la dernière page, on ne le quitte jamais. Nous découvrons donc le monde de 1984, non par le truchement d’un visiteur étranger, mais à travers la vie de l’un de ses habitants qui refuse de s’y adapter.

 

Plus encore, nous le découvrons à travers ses yeux et ses pensées, car Orwell, dont on oublie trop souvent qu’il était un admirateur de Joyce, a utilisé dans son roman les techniques du roman psychologique moderne, notamment celles de la focalisation interne : on sait tout ce que sait, pense et sent le héros (le recours au monologue intérieur en style indirect libre est fréquent), mais on ne sait jamais rien de plus ni rien d’autre que ce qu’il sait. Même quand Winston a des idées qui se révéleront plus tard être des illusions, le narrateur n’adresse au lecteur aucun signe d’avertissement et ne manifeste jamais la moindre ironie à son égard. Au contraire, il y a pour employer le vocabulaire de Dorrit Cohn « convergence » entre la voix du narrateur et celle de son héros jusqu’à la fusion presque totale entre eux [17].

 

Dans le passage suivant, par exemple, Orwell mêle si bien ces deux voix que les pensées propres du héros deviennent des vérités générales certifiées par le narrateur, tandis que les informations factuelles que donne le narrateur sont colorées par la subjectivité du héros et semblent appartenir également à son monde intérieur : « Quelque part au loin, une bombe-fusée explosa dans un grondement sourd, retentissant. Ces derniers temps, il en tombait sur Londres entre vingt et trente par semaine. En bas, dans la rue, le vent battait l’affiche déchirée d’avant en arrière, faisant apparaître par intermittence, parfaitement découpé, le mot “angso”. L’angsoc. L’angsoc et ses principes sacrés. Novlangue, double-pensée, mutabilité du passé. Il avait l’impression d’errer dans une forêt tapie au fond des mers, perdu dans un monde monstrueux dont il était lui-même le monstre. Il était seul. [18] »

 

Le lecteur, ainsi placé à l’intérieur de la conscience du héros, ne voyant et ne connaissant du monde que ce que celui-ci en voit et en connaît, devient un habitant de 1984 : ce monde a pour lui la même opacité que pour Winston, et il suscite en lui les mêmes sentiments de solitude et de terreur. À la différence d’une utopie ou d’une contre-utopie, le roman nous fait vivre l’expérience d’habiter un tel monde, et il nous la fait vivre de l’intérieur.

 

(À suivre.)

 

Jean-Jacques Rosat

Notes

 

[1] Orwell, « Pourquoi j’écris » (1946), Essais, articles, lettres, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, tome I, 1995, p. 25.

[2] Milan Kundera, Les Testaments trahis, Gallimard Folio, 1993, p. 268-269.

[3] C’est un trait qu’Orwell emprunte aux théories de Burnham, l’auteur de L’Ère des managers.

[4] George Orwell, 1984, Trad. Celia Izoard, Éditions de la Rue Dorion (Montréal), 2019, p. 122-123.

[5] Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Albin Michel, 1996.

[6] C’est-à-dire au moment où était rendu public le pacte germano-soviétique signé par Hitler et Staline ; puis de la déclaration de guerre entre l’Allemagne nazi et la Russie soviétique. [ndlr]

[7] Orwell, Lettre à Roger Senhouse, 26 décembre 1948, Une vie en lettres, Agone, 2014, p. 550.

[8] James Conant, Orwell ou Le pouvoir de la vérité, Agone, 2012, p. 95.

[9] Orwell, « Où meurt la littérature » (1946), Essais, articles, lettres, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, tome IV, 2001, p. 82 ; lettre à H.J. Willmett (18 mai 1944), Une vie en lettres, op. cit. », p. 309.

[10] James Conant, Orwell…op. cit., p. 295.

[11] George Orwell, Lettre à Francis Henson, 16 juin 1949, in George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Agone, 2009, p. 355.

[12] George Orwell, « Réflexions sur la guerre d’Espagne » (1942),  »Essais, articles, lettres, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, tome II, 1996, p. 322-325.

[13] George Orwell, Lettre à Julian Symons, 4 février 1949, Une vie en lettresop. cit., p. 562.

[14] Kate Hamburger, Logique des genres littéraires, Seuil, 1986.

[15] Orwell, « James Burnham et l’ère des organisateurs » (1946), Essais, articles, lettres, Ivrea-Encyclopédie des nuisancesop. cit, p. 221

[16] Lettre à Francis Henson, Écrits politiques (1928-1949)op. cit.

[17] Dorrit Cohn, La Transparence intérieure. Modes de représentation de la vie psychique dans le roman, Seuil, 1981.

[18] George Orwell, 1984op. cit. p. 52.

1984 aux Éditions de la rue Dorion
1984 comme vous ne l'avez jamais lu