1984 à l’heure de l’emprise numérique

Postface de la traduictrice, Celia Izoard

« Jamais notre avenir n’a été aussi imprévisible, jamais nous n’avons autant dépendu de forces politiques sur lesquelles on ne peut absolument pas compter pour agir selon les règles du sens commun et de l’auto-préservation (…). C’est comme si l’humanité était désormais divisée entre ceux qui croient à la toute-puissance humaine (ceux qui croient que tout est possible à condition d’organiser les masses pour y parvenir) et ceux pour qui l’impuissance est devenue l’expérience dominante du quotidien. »

Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, préface à la première édition, été 1950

1984 aux Éditions de la rue Dorion

Eric Blair, alias George Orwell, a écrit 1984 au moment même où la philosophe Hannah Arendt rédigeait Les Origines du totalitarisme. Si les deux auteurs ne se connaissaient pas, les textes se répondent et dressent un même constat : l’avènement simultané du nazisme et du stalinisme est l’expression d’une lame de fond qui traverse la politique contemporaine, désormais placée sous le sceau de la tentation totalitaire. Là où elle s’est actualisée, écrit Arendt, « elle a commencé à détruire l’humanité dans son essence ». Orwell note, comme en écho : « Il se pourrait que l’on arrive à produire une nouvelle race d’hommes n’aspirant pas à la liberté, comme on pourrait créer une race de vaches sans cornes. L’Inquisition a échoué, mais l’Inquisition n’avait pas à sa disposition les moyens qui sont ceux de l’État moderne 1. » The Last Man in Europe [Le dernier homme en Europe], tel est le titre de travail du roman qui deviendra 1984.

 

Pendant la guerre, Orwell anime des émissions à la BBC et travaille comme rédacteur ou chroniqueur pour cinq journaux différents dont Tribune, l’hebdomadaire de l’aile gauche du Parti travailliste. Pour écrire cette « utopie en forme de roman » dont il a l’idée, il projette avec sa femme, Eileen, de louer une ferme abandonnée sur l’île de Jura, en Écosse, dans les Hébrides intérieures. Mais il ne peut se résoudre à quitter Londres avant la fin des bombardements, ce qui représente à ses yeux un privilège de nantis. Ce n’est donc qu’en 1946 qu’il part s’installer à Barnhill, une maison du nord de l’île sans eau courante ni électricité, accessible par un chemin de terre, à une quarantaine de kilomètres du magasin le plus proche. Sa femme étant décédée avant leur départ, sa sœur Avril vient l’aider à élever son fils adoptif, âgé de deux ans. Ils s’occupent d’un potager et d’un poulailler. Comme à d’autres périodes de sa vie, Orwell chasse, pêche, aide ses voisins à récolter les foins et bricole dans son atelier. Le reste du temps, au premier étage, il tape à la machine en fumant continuellement, bien qu’on lui ait diagnostiqué une tuberculose.

 

Quand Orwell comparait, sarcastique, l’écriture d’un livre à « une lutte atroce et épuisante, comme le prolongement d’une maladie douloureuse à son stade aigu 2», il n’était pas loin de décrire les conditions de rédaction de 1984. Pour achever le manuscrit en décembre 1948, il dispute ses dernières forces à la maladie, qui lui impose plusieurs séjours à l’hôpital et l’oblige bientôt à travailler depuis son lit. Le traitement expérimental qu’il subit provoque des ulcérations dans la gorge et la bouche, la chute des cheveux et la desquamation 3. En 1949, c’est depuis le sanatorium de Cranham qu’il relit les épreuves et choisit un nouveau titre, Nineteen Eighty-Four, inversion des deux derniers chiffres de la date d’achèvement du texte. Le roman paraît en mai 1949 chez Harcourt Brace aux États-Unis puis chez Secker & Warburg en Angleterre et connaît immédiatement un immense succès. Orwell meurt le 21 janvier 1950 à l’hôpital de l’University College, à Londres, à l’âge de quarante-six ans.

 

Si le quotidien de Londres sous les bombardements a fourni à Orwell la texture sensible de 1984, le cadre intellectuel du roman trouve son ancrage dans l’expérience de la guerre d’Espagne, où le romancier débarque au sein des milices du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) pour soutenir le front républicain contre Franco. « Je ne me rendais pas compte, écrit-il, que, plus ou moins par hasard, je m’étais retrouvé dans la fraction la plus révolutionnaire de la classe ouvrière espagnole 4. » Avant d’avoir la gorge traversée par une balle franquiste en mai 1937, il se bat dans les tranchées du front d’Aragon à la tête d’une centuria de douze hommes où les décisions se prennent en assemblée, puis il assiste à l’écrasement par les staliniens des autres composantes de la gauche – ce dont il fera le récit dans Hommage à la Catalogne.

 

Pour Orwell, la guerre d’Espagne a coïncidé avec l’avènement d’un « monde mouvant et fantasmagorique où ce qui est noir peut devenir blanc demain, où le temps qu’il a fait hier peut être modifié par décret 5 ». De retour à Londres, il « fait l’expérience de la quasi-impossibilité de communiquer son expérience : la plupart des journaux, revues et maisons d’édition de gauche censurent tout propos qui ne se conforme pas à l’orthodoxie communiste», note Jean-Jacques Rosat 6. Le camp prosoviétique a justifié la liquidation des milices révolutionnaires en les accusant d’avoir fomenté un putsch en faveur de Franco. « En Espagne, pour la première fois, écrit-il en 1942, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, pas même le genre de rapport qu’implique habituellement le fait de mentir à leur sujet (…) Ce genre de chose m’effraie, car cela me donne le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde 7. » Les franquistes, pour leur part, vont jusqu’à nier que les armées allemande et italienne ne soient jamais intervenues sur place. Plus aucun fait ne paraît résister à une propagande totalitaire qui organise le mensonge à une échelle inédite. Ainsi, « la théorie nazie nie explicitement l’existence même de quelque chose comme la vérité. Ainsi il n’y a pas de science : il n’y a qu’une science allemande, une science juive, etc. L’objectif implicite de ce mode de pensée est un monde de cauchemar dans lequel le chef, ou n’importe quelle clique au pouvoir, contrôle non seulement l’avenir mais aussi le passé. Si le chef dit de tel ou tel événement qu’il ne s’est jamais produit – eh bien il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq, eh bien, deux et deux font cinq. Cette perspective me terrifie bien plus que les bombes – et après ce que nous avons vécu ces dernières années, ce ne sont pas là des propos en l’air 8. »

 

En découvrant le roman, les intellectuels russes furent stupéfaits de lire sous la plume d’un auteur n’ayant jamais mis les pieds en Union soviétique une description aussi précise de ses mécanismes 9. Le fonctionnement du parti de 1984, avec ses purges et ses dénonciations, est effectivement calqué sur le régime soviétique, depuis le visage moustachu de Big Brother évoquant Staline, « petit père des peuples » à la fonction de bouc émissaire dévolue à la figure de Goldstein, dissident du parti, qui fut celle de Trotski en URSS.

 

Mais pour Orwell, la menace d’une prise en charge totale de l’existence par des bureaucraties tyranniques concerne l’ensemble du monde occidental : c’est une tendance de fond des États modernes. Elle est liée à la structure matérielle de l’existence, au degré de conditionnement des individus dans les sociétés industrielles : en vivant dans des milieux urbanisés, ils deviennent dépendants de grandes administrations et de chaînes d’approvisionnement complexes. Quelle que soit la nature du régime politique, la disparition des formes d’autosubsistance génère de fait un système qu’Orwell qualifie de « collectiviste », étant donné le degré de planification qu’il exige : « L’industrialisme, écrit Orwell en 1937, a pour effet d’empêcher l’individu de se suffire à lui-même, ne serait-ce qu’un bref moment. Dès lors qu’il dépasse un certain seuil (placé d’ailleurs assez bas), il doit conduire à une forme de collectivisme. Pas forcément au socialisme, bien entendu : on peut concevoir qu’il débouche sur l’État esclavagiste que le fascisme semble annoncer 10. »

 

Plus encore dans l’après-guerre, au moment où se mettent en place, en France et en Angleterre, des systèmes de protection sociale et des économies semi-dirigées, Orwell considère que le capitalisme sauvage est voué à disparaître. Et c’est tant mieux, dit Orwell, car la majorité des gens accéderont au moins à une forme de sécurité matérielle, et c’est manifestement ce que souhaite le plus grand nombre 11. Mais la prise en charge des besoins humains par les bureaucraties est-elle compatible avec la liberté ? Étant donné le degré de technicisation croissant de la vie quotidienne, le risque n’est-il pas de voir tous les pouvoirs se concentrer aux mains d’une classe de technocrates autoritaires au détriment de la démocratie ?

 

Quand il rédige 1984, Orwell s’inspire largement des thèses de l’universitaire étasunien. James Burnham, auteur de L’Ère des organisateurs [The Managerial Revolution][managerial-revolution], qu’il résume ainsi en 1946 dans une recension :

Le capitalisme est en voie de disparition, mais ce n’est pas le socialisme qui le remplace. Ce que l’on voit maintenant émerger est un nouveau type de société planifiée et centralisée qui ne sera ni capitaliste ni, en aucun sens habituel du mot, démocratique. Les maîtres de cette nouvelle société seront ceux qui contrôlent effectivement les moyens de production : les dirigeants d’entreprise, les ingénieurs, les bureaucrates et les militaires, réunis par Burnham sous le terme d’« organisateurs » (managers). Ces gens-là vont éliminer la vieille classe capitaliste, écraser la classe ouvrière et organiser la société de telle manière que tout le pouvoir et les privilèges économiques seront entre leurs mains. La propriété privée sera abolie sans que les biens n’appartiennent pour autant à la collectivité. Ces nouvelles sociétés contrôlées par les « organisateurs » ne prendront pas la forme d’un patchwork de petits États indépendants, mais de puissants super-États regroupés autour des principaux centres industriels d’Europe, d’Asie et d’Amérique. Ils se disputeront les dernières portions inconquises de la planète, mais seront probablement incapables de s’annexer mutuellement. À l’intérieur, chacune de ces sociétés sera hiérarchisée, avec, au sommet, une aristocratie d’individus désignés selon le talent et, à la base, une masse de semi-esclaves12.

 

On a là la trame dystopique de 1984. Le danger réside dans la mise en place d’administrations de masse fondées sur l’oligarchie et le monopole. Mais il tient aussi à l’artificialisation croissante des conditions de vie, à la disparition des milieux naturels, qui transforment radicalement l’humanité : « En conservant l’amour de son enfance pour les arbres, les poissons et les papillons, écrit Orwell, on rend un peu plus probable un avenir pacifique et décent, alors qu’en prêchant la doctrine qui veut que rien ne vaut d’être admiré en dehors de l’acier et du béton, on rend plus sûr encore que les humains n’auront d’autres exutoires pour leur excès d’énergie que la haine et le culte du chef 13. »

 

La prise en charge de l’existence par des procédés industriels de plus en plus sophistiqués sape la créativité individuelle et l’autonomie. « Il suffit d’ouvrir les yeux autour de soi pour constater les rapides et sinistres progrès qu’enregistre la machine dans son entreprise d’assujettissement », note Orwell en 1937. « L’objectif vers lequel nous nous acheminons déjà, l’aboutissement logique du progrès mécanique, est de réduire l’être humain à quelque chose qui tiendrait du cerveau enfermé dans un bocal. » Or « dans tous les pays du monde, la grande armée de savants et de techniciens, suivie tant bien que mal par toute une humanité haletante, s’avance sur la route du “progrès” avec la détermination aveugle d’une colonne de fourmis. On trouve relativement peu de gens pour souhaiter qu’on en arrive là, on en trouve beaucoup qui souhaiteraient de toutes leurs forces qu’on n’en arrive jamais là, et pourtant ce futur est déjà du présent 14. »

 

À sa parution, en pleine guerre froide, 1984 est immédiatement brandi comme une dénonciation du communisme voire du socialisme en général. En juin 1949, Orwell, hospitalisé, s’empresse de dicter à son éditeur anglais une mise au point. De part et d’autre du rideau de fer, « cette tendance s’enracine dans les fondations politiques, sociales et économiques de la situation mondiale contemporaine ». « Le danger réside tout particulièrement dans la structure qu’imposent aux communautés socialistes et libérales capitalistes la nécessité de se préparer à une guerre totale avec l’URSS et l’existence de nouvelles armes – dont la bombe atomique » ; et dans « l’acceptation d’une manière de voir totalitaire par les intellectuels de toutes les couleurs 15 ».

 

Et ce qui désole le plus Orwell – c’est l’objet de la charge virulente du Quai de Wigan, en 1937 – c’est que les intellectuels socialistes eux-mêmes, issus d’une classe « citadine et déracinée », « n’ont à la bouche que les mots de mécanisation, rationalisation, modernisation ». En contradiction avec leurs principes démocratiques, ils ne songent qu’à réformer « par le haut », ne rêvent que « d’un monde ordonné, un monde fonctionnel ». « Ce que veulent au fond d’eux ces socialistes, c’est faire du monde quelque chose qui ressemblerait à un échiquier » – ce même échiquier devant lequel, dans les dernières pages de 1984, Winston Smith passe désormais ses journées après avoir totalement intériorisé le point de vue du parti. Le socialisme, conclut Orwell, doit renoncer à ses abstractions dogmatiques et à son culte du machinisme pour se souvenir qu’il a « pour fins essentielles la liberté et l’égalité ».

 

Justement, en 1941, Orwell s’attache à décrire la forme que pourrait prendre ce socialisme démocratique en Angleterre. Dans son essai Le Lion et la Licorne, un appel direct à la révolution, il expose un programme, rédigé en des termes délibérément simples de façon à pouvoir « être publié tel quel en une du Daily Mirror » : nationaliser les richesses, abolir les gros revenus, mettre fin aux différences de classes dans l’éducation et remplacer l’Empire britannique par des associations égalitaires avec les anciennes colonies. Le socialisme libéral à l’anglaise limiterait strictement toute forme de censure mais il veillerait à sa propre préservation par la force armée si nécessaire. Loin de rechercher à faire table rase du passé, il laisserait subsister un peu partout des anachronismes et des points de flottement. Cependant « sa véritable nature se reconnaîtra à la haine qu’il inspirera aux derniers riches de ce monde 16 ».

 

Près de quatre-vingts ans plus tard, le moins qu’on puisse dire est que le capitalisme a tenu bon, en Angleterre comme ailleurs. La propriété privée domine le monde, les administrations et l’appareil de production ont été massivement privatisés. On est loin de l’ambiance de rationnement et de sous-équipement, de défilés et de bannières qui constitue le décor de 1984. Nous baignons dans un océan de marchandises d’une sophistication inouïe, les grandes idéologies de parti ont décliné et la majorité de la population s’est repliée dans la sphère privée.

 

Pourtant, il existe une conscience partagée que notre monde n’a jamais été plus « orwellien », et pas seulement en Chine, où le parti unique concilie un régime de censure et de camps de rééducation à des systèmes disciplinaires fondés sur les technologies dernier cri. Dans les démocraties libérales, l’industrialisation des formes de vie opérée au cours des dernières décennies a vidé de leur sens ce qu’on avait pu entendre par « liberté » et « autonomie » et placé nos existences dans le maillage étroit d’une infrastructure totalitaire. Cette infrastructure pourrait aisément être déployée à la pleine mesure de ses possibilités : cela ne semble tenir qu’au bon vouloir de nos dirigeants, au degré de chaos induit par la violence et l’inconséquence du système lui-même. Il y a de quoi être inquiet. Orwell s’inspirait de la séquence historique qui s’était ouverte dans les années 1930 avec l’effondrement causé par la crise de 1929 dans les pays occidentaux. Nous savons que les conséquences de la crise écologique globale risquent de créer des ébranlements au moins comparables.

 

Premier aspect : la liberté peut-elle survivre à une sécession radicale avec les milieux naturels, les cycles vitaux et les saisons, qui constituent les fondements les plus profonds de notre mémoire collective ? Dans le réfectoire du ministère de la Vérité, Winston Smith remâche son désarroi face aux « morceaux de viande reconstituée », aux « aliments frelatés aux arrière-goûts inquiétants ». Plus on vit dans un monde conditionné, plus il est possible de nous faire avaler, littéralement, n’importe quoi. Les aliments sont aussi trafiqués que les nouvelles peuvent être fausses. « Toujours, dans l’estomac ou sur la peau, vous ressentiez une sorte de révolte, le sentiment d’avoir été floué de quelque chose auquel vous aviez droit. » Mais dans 1984, il existe encore une campagne où Winston, entraîné par l’intrépide Julia, peut renouer avec le désir, écouter le chant des oiseaux et, dans une prairie bordée d’ormes, suivre un fil de pensée sans être interrompu. Dans Nous autres (1920) d’Eugène Zamiatine, roman d’anticipation russe commenté par Orwell, « l’État unique » a imposé sa « nourriture naphtée » et son contrôle climatique qui fait régner sur la Ville « un ciel irréprochable et stérile », mais derrière le « Mur vert », des communautés se sont reformées pour vivre libres, entourées d’animaux 17.

 

Aujourd’hui, à mesure que la destruction des milieux s’accélère, il devient de plus en plus évident que la société industrielle est un monde de pénurie – pénurie de vrai air et de vraie eau, de forêt, de sols non pollués – et qu’il va falloir payer de plus en plus cher ce qui, auparavant, était abondant et gratuit. Vestiges d’authenticité pour les élites, succédanés nocifs pour les masses. Le bétonnage des territoires et la frénésie extractiviste nous entraînent vers l’asphyxie d’un monde sans dehors. « Aller prendre un peu d’air frais ? Il n’y a plus d’air frais ! Nous sommes rendus dans un immense dépôt d’ordures entassées jusqu’à la stratosphère », conclut George Bowling, le protagoniste de Coming up for air, roman d’Orwell paru en 1939 18.

 

Le 22 janvier 1984, le soir de la finale du Superbowl aux États-Unis, 90 millions de téléspectateurs découvrirent un spot publicitaire réalisé à grands frais par Ridley Scott. On y voit des files d’hommes aux cranes rasés, vêtus d’uniformes gris, traverser des tunnels équipés d’écrans pour prendre place, assis en rangs, devant un gigantesque téléviseur sur lequel le visage d’un dictateur assène un discours de toute-puissance. Soudain, une belle jeune femme athlétique fait irruption dans l’allée centrale, poursuivie par des policiers casqués. À la manière d’une lanceuse de marteau, elle projette une énorme masse sur l’écran, qui vole en éclats dans un halo lumineux. Suit le générique de fin : « Le 24 janvier, Apple Computer sort le Macintosh. Et vous allez voir pourquoi 1984 ne ressemblera pas à 1984. »

 

À la fin des années 1960, les mouvements contestataires dénonçaient déjà largement l’enrégimentation des masses dans les rouages du complexe militaro-industriel. Enfermés dans leur trajectoire personnelle, livrés à eux-mêmes face à la puissance des États et du marché, les individus sont devenus infiniment fragiles face aux techniques de manipulation de masse. Dans Aux sources de l’utopie numérique, Fred Turner nous plonge dans l’histoire du modèle de la Silicon Valley, aujourd’hui dominant 19. Il rappelle que si la révolution informatique est l’héritière du Projet Manhattan destiné à mettre au point la bombe atomique et des investissements publics massifs dans la recherche en électronique, elle a aussi été portée, à partir de la fin des années 1970, par toute une frange de la contre-culture californienne proche des campus. Face à IBM, entreprise emblématique des grosses machines répressives de l’État et des grands groupes, les geeks de l’époque se sont emparés des ordinateurs et des réseaux dans l’espoir de recréer des communautés virtuelles conviviales soustraites à l’emprise des bureaucraties. En 1984, justement, le journaliste Stephen Levy publie une longue enquête sur les hackers, ces nouveaux « héros de la révolution informatique 20 » qui veulent réinventer la liberté à travers l’ordinateur, promu comme instrument de communication décentralisé et antiautoritaire. Fini l’enfermement dans les tunnels du salariat industriel, l’abrutissement par les médias de masse : chacun pourra désormais éprouver sa liberté créative dans le village global. C’est le sens de la publicité d’Apple.

 

Aujourd’hui, ce message est chargé d’une cinglante ironie. L’utopie de la communication s’est bel et bien matérialisée. Elle a été plébiscitée par une classe moyenne qui a éprouvé dans les machines cybernétiques une euphorie de liberté et de superpouvoirs. Mais ce qui s’annonçait comme une révolution face aux tendances totalitaires des sociétés de masse n’en est finalement que le prolongement. D’une part, l’omniprésence des technologies a débouché sur une dépendance accrue aux gigantesques chaînes de production : énergie, mines, usines et laboratoires. D’autre part, plusieurs des hackers célébrés dans le livre de Stephen Levy sont eux-mêmes devenus des géants mondiaux qui administrent les vies personnelles de milliards d’individus et la plupart des informations accessibles. Ils disposent à ce titre d’un pouvoir probablement inédit – si Google décidait que tel ou tel fait ne s’est pas produit, il lui serait sans doute plus facile d’imposer sa version de l’histoire que le ministère de la Vérité.

 

La numérisation des activités humaines a moins rapproché les individus les uns des autres qu’elle n’a rapproché les individus des machines. Au travail ou face à l’administration, dans les secteurs jusque-là épargnés par l’automatisation, les activités ont été transférées à des logiciels qui, plus étroitement encore qu’auparavant, compartimentent les tâches et dictent les comportements. Les progrès constants de l’intelligence artificielle, alimentée par les heures que nous passons nous-mêmes à communiquer derrière des écrans, rendent possible la transformation de pans entiers du monde professionnel en simple clickworkers. Singulièrement, comme dans 1984 où les livres sont écrits par des machines, on voit apparaître les premiers romans intégralement rédigés par des algorithmes.

 

Dans ce quotidien bureautique, nous n’avons jamais été plus vulnérables aux « messages » qui constituent désormais la trame de notre perception, messages dont il pourrait devenir impossible de savoir, au bout du compte, s’ils émanent de « trolls » pilotés par on ne sait quels intérêts ou de logiciels d’intelligence artificielle. L’isolement paradoxal engendré par la société de communication crée une atmosphère d’irréalité et de scepticisme, pareille à ce « théâtre d’ombres » dans lequel Winston Smith constate que « tout se perd dans la brume ». « Ainsi s’installe, écrit Jaime Semprun, éditeur et traducteur d’Orwell, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s’éprouvent plus que comme les objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l’existence d’une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques 21. »

 

 

Enfin, l’essor inouï des capacités de surveillance est peut-être l’aspect le plus évident de l’infrastructure totalitaire qui s’est constituée progressivement, et jusque dans le détail, avec une étonnante fidélité à la science-fiction, malgré les avertissements fournis par le genre au cours des dernières décennies. Là encore, le fait que l’ensemble des activités humaines soient médiatisées par l’informatique ne peut que générer des quantités abyssales d’information qu’il semble matériellement impossible de soustraire aux pouvoirs en place.

 

En 2013, Edward Snowden, informaticien pour le compte d’un sous-traitant de la National Security Agency (NSA), révélait à la presse l’ampleur de la surveillance électronique opérée par les services de renseignement des pays occidentaux. Des pétaoctets de données relatives à la vie quotidienne de milliards de personnes sont systématiquement collectés et stockés pour un usage futur, tandis qu’un individu détecté, pour quelque raison que ce soit, peut passer à son insu le restant de sa vie, tel Winston Smith, « comme un scarabée sous une loupe ». C’est aujourd’hui le sort de bon nombre de journalistes, et de la plupart des militants anticapitalistes et écologistes de la planète. À la moindre mobilisation, il est devenu banal qu’ils soient scrutés par des caméras, des drones et des hélicoptères, et dispersés comme des insectes par les armes antiémeutes. Pour Snowden, il paraît évident qu’une fois atteint un certain degré d’asymétrie de rapport de force entre les États et les peuples, la liberté politique devient caduque, comme il s’en explique dans sa toute première interview : « Pour moi, la question essentielle est celle de la capacité des gens à s’opposer de manière effective à la puissance d’État. Chaque jour, je suis payé pour concevoir des moyens d’accroître encore ce pouvoir d’État, et j’ai conscience qu’en cas de changement politique, personne, même le meilleur programmateur de tous les temps, ne serait en mesure de s’y opposer, étant donnés les moyens réunis 22. »

 

Cette numérisation des activités humaines, portée par les États ou les collectivités locales adossés aux entreprises des Silicon Valley de ce monde, débouche sur une asymétrie grandissante entre, d’un côté, les individus ordinaires, soumis à l’opacité de calculs algorithmiques, privés de marges de négociation avec des personnes physiques, et de l’autre, les institutions publiques ou privées qui, grâce au big data, sont en passe d’hériter d’un « monde sans ténèbres » – selon la formule mystérieuse dont Winston découvrira le sens dans les prisons du ministère de la Vérité. Et pour brouiller toute réflexion critique sur la signification de ce maillage qui se resserre autour de nos gestes les plus quotidiens, l’industrie sature l’imaginaire collectif de ses éléments de langage : le « cloud », l’« économie de la connaissance », la « ville intelligente ». Qui aurait la folie de s’opposer aux nuages ? à la connaissance ? à l’intelligence ? Aucun doute possible : nous n’avons jamais quitté la voie céleste du progrès humain.

 

En octobre 2018, en France, deux étudiantes de Montpellier ont emménagé dans un appartement-témoin financé par la ville, l’université et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), pour analyser les usages possibles des objets connectés. « Grâce à des dalles spécifiques, lit-on dans le quotidien Les Échos, les étudiantes seront localisées en permanence, tandis que des bracelets capteront certaines données de santé : la température, la teneur en gaz et la pression au sein de l’appartement. Il en sera de même pour les données environnementales, économiques et médiatiques susceptibles d’influencer leur comportement. » Mais attention, conclut le journaliste : cette version follement exubérante de l’appartement de Winston Smith n’a rien d’attentatoire aux libertés, du fait de « l’accent mis sur le respect de la vie privée ».

 

Dans un roman satirique, une telle affirmation déclencherait un éclat de rire. Dans le monde actuel, elle est inévitablement noyée dans la masse d’énoncés contre-intuitifs qui entoure la promotion de la vie connectée, suivant la définition que donnait Jaime Semprun de la propagande totalitaire : « On sait en effet qu’[elle] n’a pas besoin de convaincre pour réussir et que ce n’est pas là son but. Le but de la propagande totalitaire est de produire le découragement des esprits, de persuader chacun de son impuissance à rétablir la vérité autour de soi et de l’inutilité de toute tentative de s’opposer à la diffusion du mensonge23. »

 

1984 donne amplement matière à réfléchir à cette notion de « respect de la vie privée » (privacy), requalification en novlangue du concept de liberté. L’évocation de la « vie privée » allume une rassurante petite lumière verte dans notre cerveau : en régime démocratique, le contrôle est sous contrôle, des experts veillent au bon routage du data. Ce concept permet, conformément aux objectifs de la novlangue, l’exercice de la double pensée. Dans le roman d’Orwell, la double pensée est une gymnastique de l’esprit acquise dès le plus jeune âge qui permet de faire coexister dans l’esprit deux propositions antagonistes. Ainsi : votre environnement est entièrement conçu pour sonder vos allées et venues, vos goûts, votre intimité et votre état physique en vue de vous soutirer le plus d’argent possible en exploitant vos faiblesses et vos pulsions, de vous faire respecter les dernières normes en vigueur, de détecter une incohérence dans votre situation administrative, et, au besoin, de vous placer sous l’œil des services de renseignement ; mais à part ça, vous êtes libres – plus libres, même, que les habitants et les habitantes de n’importe quelle autre époque.

 

« Qu’on dorme ou qu’on veille, qu’on travaille ou qu’on mange, dedans ou dehors, au bain ou au lit, on ne s’échappait pas. Rien n’était à vous en dehors de quelques centimètres cubes à l’intérieur de votre crâne », médite Winston Smith au premier chapitre. Ce sont ces quelques centimètres cubes à l’intérieur de votre crâne que recouvre aujourd’hui le concept de « vie privée ». Mais tout le roman d’Orwell s’applique, précisément, à démontrer la futilité de ce dernier rempart, dès lors qu’on a été amené à renoncer à des conditions minimales qui permettent de le défendre : une solidarité de groupe ancrée dans un quotidien, l’existence d’une nature vivante autour de nous, la pratique d’activités non subordonnées aux lois du marché – ou du parti. « En réalité, ils pouvaient pénétrer la pensée », c’est ce qu’a appris Winston à la fin du roman. « L’illusion est de croire, note Orwell, que sous un gouvernement totalitaire, on pourrait demeurer intérieurement libre, (…) que dans leurs mansardes des ennemis clandestins du régime pourraient continuer à noter leurs pensées. (…) La grande erreur est d’imaginer que l’être humain soit un individu autonome. Cette liberté secrète dont vous pourriez prétendument jouir sous un tel gouvernement ne tient pas debout, car vos pensées ne vous appartiennent jamais entièrement 24. »

 

Et pourtant, au Canada, en France et dans bien d’autres contrées, ces évolutions ne se nourrissent pas de la terreur, mais de l’hébétude générale face à la politique du fait accompli. Si le « gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons aujourd’hui si précairement suspendus 25 » semble de plus en plus abyssal, d’innombrables collectifs et organisations font exister la solidarité et l’esprit critique. Les libertés fondamentales sont abîmées, mais la plupart d’entre nous peuvent les défendre sans risquer leur vie. Les lois menacent d’être balayées par des régimes d’exception, mais il y a encore des lois. Notre mémoire individuelle est effritée par l’usage compulsif des moteurs de recherche, stupéfiée par l’éternel présent de l’innovation, mais nous pouvons connaître le passé. Les grands projets industriels engloutissent les milieux naturels et les endroits que nous aimons, mais nombreux sont celles et ceux qui les combattent pied à pied. L’avertissement d’Orwell, dans sa mise au point sur 1984, est là pour nous le rappeler : « La morale à tirer de ce dangereux cauchemar est simple : Ne permettez pas qu’il se réalise. Cela dépend de vous. »

 

Celia Izoard

 

1« Recension de Russia under Soviet Rule de N. de Basily », Essais, articles et lettres, vol. I, Ivréa/Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, trad. Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun, 1996, p. 380-381.

2« Pourquoi j’écris », 1946, Dans le ventre de la baleine et autres essais, Ivréa/ Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, trad. Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun, trad. modifiée, p. 19.

3Voir la biographie de Bernard Crick, George Orwell, une vie, p. 584-585.

4Cité par Bernard Crick, ibid., p. 350.

5« Réflexions sur la guerre d’Espagne » (1942), Dans le ventre de la baleine, op. cit., p. 304-308.

6Jean-Jacques Rosat, Chroniques orwelliennes, « Un socialisme de l’homme ordinaire », La philosophie de la connaissance au Collège de France, books.openedition.org. Voir aussi, J.-J. Rosat, préface à John Newsinger, La Politique selon Orwell, Agone, 2006.

7Dans le ventre de la baleine, op. cit., p. 304-306.

8Ibid., p. 308.

9Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Plon, 2006, p. 87.

10Le Quai de Wigan, trad. Michel Pétris, Ivréa, 1995, p. 211.

11Cf. « Recension de The Road to Serfdom de F.A. Hayek » (1944), Essais, articles et lettres, vol. III, Ivréa/Encyclopédie des nuisances, trad. Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun, 1996, p. 153-154.

12« James Burnham et l’ère des organisateurs » (1946), Essais, articles et lettres, vol. IV, Ivréa/Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, trad. Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun, 1996, p. 198, trad. mod.

13Cité par Bernard Crick, George Orwell, une vie, op. cit., p. 481.

14Le Quai de Wigan, op. cit., p. 211-243.

15Lire la « Deuxième déclaration sur 1984 », p. 481.

16« Le Lion et la Licorne » (1941), Essais, articles et lettres, vol. II, Ivréa/Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, trad. Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun, 1996, p. 124-133, trad mod.

17Nous Autres, Eugène Zamiatine, trad. B. Cauvet-Duhamel, Gallimard, 1971. Voir la recension d’Orwell dans Essais, articles et lettres, vol. IV, p. 92.

18Coming up for air, Secker & Warburg/Octopus, 1939, p. 560. Un peu d’air frais, trad. de Richard Prêtre, Ivréa, 2009, p. 286, trad. mod.

19Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique : de la contre-culture à la cyberculture, trad. Laurent Vannini, C&F éditions, 2012.

20Hackers, Heroes of the Computer Revolution, paru en français sous le titre L’Éthique des hackers, trad. de Gilles Tordjman, Globe, 2013.

21L’Abîme se repeuple, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1997, p. 58-59.

22 Snowden interviewé dans Citizen Four, documentaire de Laura Poitras, 2014.

23George Orwell devant ses calomniateurs, Ivréa/Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1997, p. 9.

24Cité par Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, op. cit., p. 109.

25Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, op. cit., p. 32.

1984 aux Éditions de la rue Dorion
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