SPARTACUS

Howard Fast

Traduit de l’anglais par Jean Rosenthal

520 pages Parution : 8 septembre 2016 Format : poche ISBN : 978-2-9813527-6-7 Prix : 25$

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« Nous sommes des êtres humains. Nous ne sommes pas seuls. Avons-nous fait des choses terribles pour qu’on nous amène ici ? Il ne faut pas que nous ayons honte et que nous nous haïssions l’un l’autre. Tout homme possède un peu de force, un peu d’espoir, un peu d’amour. Ce sont comme des graines plantées dans le cœur de tous les hommes. Mais celui qui les garde pour soi, il les voit se dessécher et mourir très vite. Si, par contre, il donne sa force, son espoir et son amour à d’autres, alors il en retrouve des réserves inépuisables. Il n’en manquera plus jamais et sa vie vaudra la peine d’être vécue. Et crois-moi, gladiateur, la vie est la meilleure chose qui existe au monde. Nous le savons. Nous sommes des esclaves. Nous n’avons rien d’autre que la vie, nous savons donc ce qu’elle vaut. »

Dans une Rome ravagée par la corruption et l’arbitraire, où les puissants s’engraissent sur le dos des esclaves qui meurent dans les champs et les mines, un fils et petit-fils d’esclaves, Spartacus, se met dans l’esprit de changer le monde. À la tête d’une troupe d’opprimés galvanisés par la légitimité de leur révolte et surpris par leur propre force, il fera trembler Rome au cours d’une véritable guerre qui durera deux ans. Ni naïf, ni dogmatique, ­Spartacus rappelle avec vigueur et lucidité que rien ne justifie d’accepter indéfiniment l’injustice. Et qu’un soulèvement est si vite arrivé…

Romancier et scénariste américain, Howard Fast (1914-2003) est l’auteur d’environ soixante-dix ouvrages. Son titre le plus célèbre reste Spartacus, œuvre majeure de la littérature américaine du XXe siècle rééditée ici en français pour la sixième fois. Paru en plein maccarthysme en 1951, Spartacus fut adapté au cinéma en 1960 par Stanley Kubrick avec Kirk Douglas dans le rôle-titre.

Revue de presse

Spartacus de Howard Fast : une critique bien actuelle (et détournée) du capitalisme

Élaine Després

Spirale, no 259, hiver 2017

 

Rome, 71 avant notre ère. La Troisième Guerre servile vient de se terminer après plusieurs années d’affrontements. Un groupe de jeunes patriciens, aussi riches que blasés, oisifs et décadents, partent de Rome en litières portées par des esclaves et se rendent à Capoue, une ville célèbre pour ses parfums et pour avoir été le point de départ de la révolte des 73 gladiateurs qui, menés par le Thrace Spartacus, se sont transformés en une armée de 120 000 personnes. Pour se rendre à Capoue, les jeunes nobles doivent emprunter la voie appienne, parsemée de 6472 croix sur lesquelles pourrissent les corps des esclaves sacrifiés pour l’exemple. Sur leur trajet, ils croisent un sénateur aux origines modestes qui a ordonné la répression de la révolte, le général richissime qui a mené la contre-offensive, un propriétaire terrien dont la fortune dépend du travail de centaines d’esclaves – ses instrumentum vocale (outils parlants) – et un jeune Cicéron, dont l’ambition dévorante n’a d’égale que l’intelligence et l’amoralité. Ils atteignent Capoue, où l’on honore le général romain alors que le dernier des esclaves rebelles, un gladiateur juif qui est aussi le bras droit de Spartacus, est crucifié aux portes de la ville après avoir survécu aux jeux éliminatoires des munera sine missione, les combats de gladiateurs sans grâce possible. Le retour à Rome est ensuite marqué par une obsession partagée par deux hommes puissants : retrouver et posséder Varinia, la femme de Spartacus.

 

C’est à travers ces pérégrinations et ces rencontres entre Romains de toutes les classes sociales que la figure de Spartacus se dessine progressivement, évanescente et déjà mythique. Le roman de Howard Fast ne raconte pas l’histoire d’une guerre (en cela il se révèle très lacunaire), il raconte la construction d’un mythe. D’ailleurs, puisqu’aucun des personnages de Romains ne le rencontre, pas même le général qui le combat, on ne connaît Spartacus que par des témoignages rapportés, de nombreuses analepses ou des discours intérieurs, en particulier celui d’un gladiateur agonisant sur la croix dont on suit les pensées jusqu’à la fin. La variété et l’efficacité de ces procédés narratifs, qui brisent la chronologie et permettent aux différentes subjectivités de se côtoyer dans un monde pourtant si hiérarchisé, font tout l’intérêt formel du roman. Ce Spartacus, valeureux et sensible, pur et indigné, puissant et amoureux, raconté par ceux qui ne l’ont pas connu, mais l’admirent ou le haïssent, à d’autres qui nous rapportent leur parole, se construit comme un mythe. Il est l’archétype du héros, une figure christique sacrifiée pour les uns, mais aussi le parfait ennemi, le bouc émissaire d’une société romaine incapable de constater sa propre décadence. Ces récits ponctuels et fragmentés, mais qui demeurent toujours de l’ordre du fantasme, nous offrent le parcours d’un homme qui ne prétend jamais à l’historicité.

 

Howard Fast, auteur américain emprisonné par Joseph McCarthy pour ses allégeances communistes, a commencé à écrire son roman Spartacus après avoir découvert, dans la bibliothèque de la prison, l’existence de la Ligue spartakiste, un groupe de marxistes allemands fondé par Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Bien que Fast fût déjà un auteur reconnu et que tous les éditeurs auxquels il eût soumis son manuscrit en eurent admis la qualité, aucun d’entre eux n’osa le publier. Face au courage nécessaire de la révolte contre le système injuste que le roman met en scène, il est difficile de ne pas y voir une grande ironie de l’histoire. Fast publia donc son roman à compte d’auteur et le distribua par correspondance. Le livre fut un grand succès, confirmé d’ailleurs par l’adaptation cinématographique de Stanley Kubrick, Dalton Trumbo (un des Hollywood Ten) et Kirk Douglas, en 1960.

 

Le roman a été traduit en français rapidement après sa publication originale, dès 1955, par Jean Rosenthal (d’ailleurs, on aurait apprécié une nouvelle traduction, plus actuelle), et les éditions françaises en ont été relativement nombreuses au fil du temps, mais cette nouvelle version sort un peu du lot. Publié par un très petit éditeur québécois plutôt confidentiel, les éditions de la rue Dorion – fondées en 2012, en collaboration avec un éditeur français plus établi, mais indépendant et à but non lucratif : les éditions Agone –, le roman de Fast retrouve une certaine charge révolutionnaire et un vernis rebelle que son statut de best-seller et de film hollywoodien lui avait sans doute fait partiellement perdre. D’ailleurs, pour Agone, le roman, publié sous la direction de Marie Hermann, inaugure sa nouvelle collection « Infidèles », qui vise à « [m]ontrer ce qui pourrait être plutôt que ce qui est, [à] mettre à l’épreuve des rêves et non se lamenter des faits, [à] vêtir les vaincus d’étoffes victorieuses et [à] donner à l’imagination l’injustice à ronger ». Voilà précisément ce qui transparaît d’une lecture contemporaine de l’œuvre de Fast.

 

Un roman qui appelle à la révolte

 

Évidemment, lire Spartacus comme un roman historique serait une erreur. Ou, du moins, il s’agirait d’un roman historique plutôt médiocre, puisque la société romaine qui y est décrite apparaît caricaturale et ornée d’une esthétique évoquant surtout celle du péplum. Dans sa critique, par ailleurs très positive, intitulée « Réédition de Spartacus, en mémoire d’un soulèvement collectif » et parue dans Médiapart le 4 juin 2016, Lise Wajeman parle d’« une sorte de carte postale colorisée, qui donne dans le kitsch de la reconstitution anachronique tout en produisant des images sensibles et fortes ». Sans doute, mais la part de kitsch du roman de Fast tient surtout à sa fin qui évoque un certain idéal communiste et correspond à la définition qu’en donne Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « […] le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. » La vie paysanne est présentée dans Spartacus comme un idéal par sa simplicité, les valeurs suprêmes qu’y représentent le travail et la famille (nombreuse), l’absence de vanité, le rapport saisonnier et humble à la terre, etc. On y est heureux et vertueux puisqu’on travaille sans cesse, par opposition aux Romains, qui sont malheureux et immoraux parce qu’ils sont oisifs et dépendent du travail des autres. Plus encore, l’idéal révolutionnaire apparaît nimbé d’un absolu qui n’admet l’existence ni de la soumission ni de la collaboration : « […] la guerre des opprimés se poursuivit contre ceux qui les opprimaient. C’était une flamme qui brûlait tantôt haut et tantôt bas, mais sans jamais s’éteindre, et le nom de Spartacus ne mourait pas non plus. Sa descendance ne s’assurait pas tant par le sang que par la lutte menée en commun. » Cette descendance révoltée apparaît néanmoins incapable d’accomplir l’utopie de son ancêtre : « […] des cités sans murs, et tous les hommes vivraient dans la paix et la fraternité, il n’y aurait plus de guerre, plus de misère, plus de souffrance. »  

 

Or, malgré sa fin, Spartacus demeure un roman traversé par le doute, la laideur et le caractère inacceptable de l’existence, ce qui est d’ailleurs sa plus grande qualité. Le récit se déroule alors que la révolte a déjà échoué, et les Romains éprouvent de la haine et de la fascination (qui frise parfois l’obsession) pour son chef mort au combat. La pensée romaine y est loin d’être homogène et le doute est bien présent, même s’il se conclut généralement par un retranchement marqué vers les valeurs impériales (capitalistes) et l’amour de l’Aigle (à la fois romain et américain).

 

Spartacus est un roman qu’il est difficile de lire autrement que dans son contexte de publication original, dans la mesure où l’imaginaire marxiste-léniniste y est omniprésent : des longues discussions sur la lutte des classes à la mise en commun de tous les biens dans le groupe des esclaves, en passant par la possibilité lointaine d’une grève des ouvriers libres. Ces passages semblent aujourd’hui surtout témoigner d’un imaginaire social des années 1950, que la fin des utopies collectivistes et les révélations choquantes qui l’accompagnèrent ont rendu un peu démodé. D’ailleurs, Howard Fast lui-même quitta le parti communiste après avoir lu le discours de Khrouchtchev qui dénonçait les crimes du stalinisme. Or, il n’en demeure pas moins qu’on peut trouver dans son roman de réelles résonnances avec la société contemporaine. Si les solutions imaginées par les idéologies collectivistes se sont avérées déficientes, la critique sous-jacente de la société capitaliste et le profond désir de révolte demeurent très certainement d’une grande pertinence et ne s’éloignent guère, sur le fond, des actuels discours de gauche.

 

L’auteur nous propose d’abord une critique virulente des travers de la société de consommation et de l’abondance qui se révèle encore plus mordante aujourd’hui qu’en 1951. La société romaine (américaine) est au sommet de sa décadence, en particulier par ses obsessions pour la nourriture surabondante et toujours plus raffinée, le sexe en série et polygame, le divertissement, le jeu, la politique (corrompue), la réussite sociale et, surtout, par une fascination morbide et obsessive pour la mort. Les désirs sont inassouvissables et ne peuvent qu’exiger une intensité toujours plus grande, comme l’explique un sénateur romain à une esclave germaine dubitative : « […]  nous autres Romains, [nous avons la manie] de toujours parler bonne chère […]. Nous ne parlons jamais du vide de notre vie. C’est que nous passons tant de temps à essayer de la remplir. Tous les actes qui chez les barbares sont naturels, manger, boire, rire et faire l’amour, de tout cela nous avons fait des rites compliqués. Nous n’avons plus jamais faim. […] Chez nous, l’amusement a pris la place du bonheur et, à mesure que chaque plaisir perd de son attrait, il faut trouver quelque chose de plus amusant, de plus excitant… toujours plus. » Difficile de ne pas voir dans cette description certains travers de l’Occident postindustriel, cette société du divertissement et de la surconsommation, de l’obésité et de la surenchère pornographique.

 

Dans une perspective plus verticale, le roman aborde également les relations entre les différentes classes de la société romaine, jadis fondée sur l’égalité des chances – en témoigne le personnage du puissant et riche sénateur aux origines humbles –, mais dans laquelle on constate que l’ascenseur social se bloque progressivement. Les rencontres entre patriciens, chevaliers et plébéiens sont tendues et marquées par le mépris des uns et l’admiration envieuse des autres. Les patriciens et l’élite économique nous apparaissent rapidement comme ce 1 % que dénonçaient, il y a peu de temps, les mouvements Occupy, et la phrase lancée par l’un des généraux de Spartacus au moment de mourir – « Je reviendrai et je serai des millions. » –, comme la réponse des 99 %. Ou on croirait entendre Anonymous : « Nous sommes Légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Redoutez-nous. » Le roman, à travers la figure de Spartacus, trouve en effet sa pertinence actuelle dans la réflexion qu’il propose sur la nature même de l’esclavagisme et la portée que cette notion peut avoir dans notre société capitaliste mondialisée. L’abolition de l’esclavage dans les pays occidentaux au xixe siècle n’a fait que voiler, d’une manière assez hypocrite, un fait qui est demeuré bien réel aujourd’hui : les classes sociales inférieures de tous les pays, incluant les plus riches, sont souvent de véritables esclaves économiques, dont la liberté n’est que théorique. La situation socioéconomique dans laquelle elles sont maintenues de génération en génération par les élites, limitant par le fait même leur accès à une éducation de qualité, les exclut de facto des pouvoirs politiques. Spartacus est un appel à la prise de conscience de cette aliénation.

 

L’autre aspect du roman qui a des échos contemporains est son féminisme. Au cours de la révolte, la compagne de Spartacus est montrée comme son égale, et elle se joint volontiers, avec les autres femmes esclaves, à la bataille et aux discussions. Son nom semble aussi connu des Romains, qui voient en elle une amazone, que celui de Spartacus, alors que, de leur côté, les femmes sont méprisées, violées et abandonnées. Spartacus parle de respect, d’égalité et de monogamie, tout en exprimant son incompréhension devant la façon dont les Romains traitent leurs propres épouses. Toutefois, cet élan féministe de la part de l’auteur américain s’accompagne d’une homophobie assez convenue et bien présente : la bisexualité des Romains est dépeinte comme l’un des plus graves symptômes de leur décadence, voire de leur dégénérescence. Malheureusement, cette vision de l’homosexualité comme forme d’une décadence occidentale (sans compter la dimension religieuse de la question) n’est pas si anachronique ; ce type de discours est encore bien présent dans d’innombrables pays.

 

En bref, le roman de Howard Fast a parfois des relents un peu vieillots, marqués par son ancrage dans son époque, mais il n’en demeure pas moins que sa critique virulente de la société de consommation et son appel à la révolte devant l’oppression et les inégalités demeurent d’une grande pertinence. Comment penser, dans une société que l’on peut percevoir comme horizontale – notamment par l’omniprésence des réseaux[i] –, où les révoltes demeurent anonymes, la nécessaire mythification des héros ? Comment revenir aux grands récits mobilisateurs ? Dans ce roman bien plus moderne qu’antique, la réponse semble faire écho au titre de Stéphane Hessel : Indignez-vous !

[i] À ce sujet, voir Manuel Castells, La société en réseaux – Tome 1 : L’ère de l’information, Paris, Fayard, 1998 ; ou Lawrence M. Friedman, The Horizontal Society, New Haven, Yale University Press, 1999.

 

Spartacus, la gloire des vaincus

Evelyne Pieiller

Le Monde Diplomatique, janvier 2017

 

À l’été 73 avant notre ère, à Capoue, une soixantaine d’esclaves tuent leurs gardiens et s’évadent. Bientôt mille fois plus nombreux, ils vont, pendant près de deux ans, mettre en déroute l’armée de Rome, la plus grande puissance du temps. La République prend peur et donne les pleins pouvoirs à un milliardaire, qui recrute cinquante mille hommes. En mars 71, l’armée des esclaves est vaincue. Les six mille survivants sont mis en croix le long des deux cents kilomètres de la voie Appienne, de Rome à Capoue. L’esclave qui les conduisait est mort au combat. Il s’appelait Spartacus, et il était gladiateur.   Il n’est pas tout à fait étonnant qu’une histoire aussi stupéfiante ait basculé du côté de la légende, son authenticité ayant été quelque peu oubliée. Pourtant, les faits sont attestés, et ce ne fut d’ailleurs pas la seule grande révolte d’esclaves. Mais, comme chacun sait, l’histoire est écrite par les vainqueurs, et si les historiens de la Rome antique, de Salluste à Plutarque, les ont bien commentées, en particulier celle de Spartacus, c’est avec une certaine parcimonie, et une tout aussi certaine absence d’empathie. Puis, au fil de l’enseignement des humanités et de la transmission de valeurs confortant l’ordre en place, l’épopée de Spartacus s’est effacée. La grande révolte des esclaves à Saint-Domingue au début des années 1790, l’admiration de Karl Marx, la Ligue spartakiste fondée en 1915 par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht vinrent la réactiver. Il ne semble pas qu’aujourd’hui les programmes d’histoire en France lui accordent quelque importance (1).

Il est vrai que, sauf en des temps portés sur l’idéal révolutionnaire, l’insurrection de Spartacus et de ses camarades peut sembler un exemple regrettable, rappel d’une menace à droite, d’un échec à gauche ; alors, « qui écrira l’histoire de nos batailles, quelles furent nos victoires et nos défaites ? Et qui dira la vérité (2) ? ».   En 1951, Howard Fast (1914-2003) écrit Spartacus, que tous les éditeurs refusent. Cet unanimisme touchant obéit à la forte prescription du directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), John Edgar Hoover, qui n’aime pas les écrivains communistes. Fast s’autoédite. C’est un succès, que le film de Stanley Kubrick, en 1960, relaiera. Le roman, qui intègre tous les faits connus, alterne pour l’essentiel les conversations, après la dernière crucifixion, entre membres de l’élite romaine, dont Crassus, le vainqueur de Spartacus, et les actions de ce dernier, qui les hante comme une énigme insoluble. Comment un esclave, qui n’est pour le Romain qu’un instrumentum vocale, un « outil qui parle », peut-il devenir un grand général, capable de fédérer tant d’autres « outils » pour refuser les lois romaines et créer les leurs propres ? Comment a-t-il pu avoir d’aussi grands rêves d’homme ?   C’est littéralement impensable, sauf à remettre en question « une société bâtie sur le dos des esclaves et qui trouvait son expression symphonique dans le chant des fouets », sauf à reconnaître que les citoyens de la République n’ont plus d’autre idéal que de lutter contre l’ennui, et à choisir alors d’en finir avec une vie qui apparaît dénuée de sens, comme le fait le vieux politicien Gracchus. Quant à Spartacus, au fil d’un récit où passent des échos, des rythmes de l’épopée homérique, il n’est jamais un surhomme : il se contente d’être, entièrement, un homme qui refuse de pactiser avec la mort, mentale, spirituelle, et qui jamais « ne se considérait comme seul ».

C’est à la question qui dévaste Crassus et Gracchus qu’entreprend de répondre l’historien Yann Le Bohec (3) (qui présente Howard Fast comme un écrivain britannique) : comment des esclaves ont-ils pu former une armée ? Animé d’un allègre mépris pour les lectures marxistes, il s’appuie sur les textes de l’Antiquité, parfois bien postérieurs à l’insurrection, pour expliquer sobrement la réussite de Spartacus par son étonnant talent militaire, brut mais percutant. Il explique aussi son échec final, celui qui, dans le roman, obsède le dernier survivant, par le « manque de personnel qualifié », auquel il ajoute une autre raison, bien plus perturbante : seule une minorité a rejoint les rangs des insurgés. Car il n’y aurait pas eu d’aspiration collective à l’abolition de l’esclavage, mais, au mieux, un désir de libération individuelle ; certains, de surcroît, se satisfaisaient de leur condition. Ce qui donne précisément à ce soulèvement son exemplaire beauté. Car ce défi des misérables aux vainqueurs du monde a pour vertu essentielle d’avoir eu lieu, d’avoir montré que ce qui paraissait impossible pouvait devenir possible. C’est là la victoire de Spartacus, invention d’un autre horizon, promesse à accomplir, et elle importe davantage que son échec final.

 

(1) Cf. eduscol.education.fr/ressources-2016

(2) Howard Fast, Spartacus, Éditions de la rue Dorion, Montréal, 2016 (1re éd. : 1951), 520 pages, 25 dollars ; Agone, coll. « Infidèles », Marseille, 448 pages, 20 euros.

(3) Yann Le Bohec, Spartacus, chef de guerre, Tallandier, coll. « L’art de la guerre », Paris, 2016, 224 pages, 17,90 euros.

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