1984 COMME VOUS NE L’AVEZ JAMAIS LU

1984

George Orwell

Nouvelle traduction et postface de Celia Izoard

Inclut deux « déclarations sur 1984 » de l’auteur

512 pages

Paru le 23 janvier 2019

Format imprimé (17 x 12 cm)

ISBN : 978-2-924834-01-5

Prix : 21,95 $

Format e-pub

ISBN :978-2-924834-02-2

Prix : 14,99 $

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« Aujourd’hui, le monde entier se dirige vers une société extrêmement planifiée
dans laquelle la liberté personnelle est abolie et où l’égalité sociale est inexistante. »

 — George Orwell, « La révolte intellectuelle », 1946

 

« Novlangue », « police de la pensée », « Big Brother »… Soixante-dix ans après la publication du roman d’anticipation de George Orwell, les concepts clés de 1984 sont devenus des références essentielles pour comprendre les ressorts totalitaires de la société actuelle. Dans un monde où la télésurveillance s’est généralisée, où la numérisation a donné un élan sans précédent au pouvoir et à l’arbitraire des administrations, où le passé tend à se dissoudre dans l’éternel présent de l’innovation, le chef-d’œuvre d’Orwell est à redécouvrir dans une nouvelle traduction et une édition critique.

 

En 1984, dans la mégapole tentaculaire d’une superpuissance mondiale, Winston Smith vit, comme les autres membres du Parti, « cadenassé dans sa solitude » sous le regard constant du télécran et de Big Brother. Petit employé de bureau, il se rend chaque jour au ministère de la Vérité, dont la tâche est de lisser le réel par de nouveaux mots de novlangue et d’expurger les archives pour en gommer toute contradiction avec la ligne officielle du moment. Mais quand Winston parvient à se fermer quelques instants aux sollicitations incessantes du télécran, sa sensibilité lui souffle que le monde, un jour, a dû être différent. Dans les interstices de cette société quadrillée, il commence un journal, tombe amoureux et flâne dans les quartiers des proles où subsistent encore quelques fragments du passé aboli…

 

Cette nouvelle traduction corrige les lacunes de la version réimprimée à l’identique depuis 1950 (une quarantaine de phrases manquantes et de nombreux contresens). Au contraire de la traduction « moderne » parue chez Gallimard en 2018, nous respectons la temporalité d’origine du récit et restituons la dimension philosophique et la fulgurance politique du roman d’Orwell dans les termes que des millions de lecteurs se sont appropriés depuis un demi-siècle, tout en rendant hommage à la dimension poétique de cette œuvre pleine d’humour, d’amertume et de nostalgie.

Réflexions sur 1984

Présentation de Celia Izoad, la traductrice

Celia Izoard est philosophe de formation. Franco-Anglaise, elle travaille comme journaliste dans l’équipe de la revue de critique sociale Z et a coécrit plusieurs ouvrages critiques des nouvelles technologies. Ses travaux pointent le fait que les nouvelles technologies qui déferlent sur notre quotidien font disparaître, non seulement la liberté, mais aussi le désir de liberté, et nous rendent de plus en plus dépendants, jusque dans notre intimité profonde, des grandes entreprises et d’un appareil industriel totalement délirant. Celia Izoard a traduit plusieurs livres sur ces mêmes sujets, dont celui de l’historien David Noble, Le progrès sans le peuple, également paru aux Éditions de la rue Dorion. Elle galement traduit Howard Zinn et Noam Chomsky.

Bonnes feuilles : première partie, chapitre premier, p. 15-19.

C’était un jour d’avril froid et lumineux, et les horloges sonnaient 13:00. Winston Smith, qui avançait le menton rentré dans le cou pour tenter d’échapper au vent mauvais, franchit rapidement les portes vitrées des demeures de la Victoire, pas assez vite cependant pour empêcher un tourbillon de poussière gravillonneuse de s’engouffrer avec lui.

Le hall d’entrée sentait le chou bouilli et la vieille carpette. À l’une de ses extrémités, une affiche en couleurs, de proportions démesurées pour l’intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : celui d’un homme d’environ quarante-cinq ans à la moustache noire fournie et aux beaux traits vigoureux. Winston se dirigea aussitôt vers l’escalier. Inutile d’essayer l’ascenseur. Même pendant les périodes fastes, il fonctionnait rarement, et le courant électrique était désormais coupé pendant la journée – une des mesures d’économie adoptées en prévision de la semaine de la haine. Son appartement se trouvait au septième étage et Winston, qui avait trente-neuf ans et un ulcère variqueux à la cheville droite, monta lentement en s’arrêtant plusieurs fois pour se reposer. Sur chaque palier, face à la cage d’ascenseur, le visage géant de l’affiche le scrutait depuis le mur. C’était un de ces portraits qui donnent l’impression de vous suivre constamment des yeux. Au bas de l’image, on pouvait lire « Big Brother vous regarde ».

Dans l’appartement, une voix sirupeuse débitait une série de chiffres concernant, apparemment, la production de fonte. Elle sortait d’une plaque de métal rectangulaire semblable à un miroir sans tain qui formait une partie du mur de droite. Winston actionna un interrupteur et la voix passa en sourdine, même si les mots restaient audibles. On pouvait baisser le son de l’appareil (qu’on appelait « télécran ») mais pas l’éteindre complètement. Il s’avança vers la fenêtre : silhouette grêle d’un homme plutôt petit, vêtu d’une combinaison bleue – l’uniforme du parti – qui soulignait sa maigreur. Ses cheveux étaient très clairs, son visage naturellement sanguin, sa peau rendue rêche par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées et le froid de l’hiver qui venait de finir.

Dehors, même à travers la fenêtre fermée, le monde paraissait froid. En bas, dans la rue, de petits tourbillons de vent entraînaient des spirales de poussière et de papiers déchirés, et malgré le soleil éclatant et le ciel d’un bleu dur, tout semblait décoloré à l’exception des affiches placardées un peu partout. Le visage à la moustache noire vous surplombait du regard à chaque angle stratégique. Il y en avait un sur la façade juste en face. « Big Brother vous regarde », disait la légende, et les yeux sombres s’enfonçaient dans ceux de Winston. Plus bas, au niveau de la rue, une autre affiche, déchirée d’un côté, battait à chaque rafale, couvrant et découvrant alternativement le seul mot « angsoc ». Dans le lointain, un hélicoptère glissa à basse altitude entre les toits, s’immobilisa un instant comme une mouche bleue et repartit en flèche dans un vol incurvé. C’était la police qui épiait aux fenêtres des gens. Cela dit, les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule la police de la pensée était vraiment dangereuse.

Dans le dos de Winston, le télécran continuait son mitraillage de commentaires sur la fonte et la production record du IXe Plan triennal. Le télécran servait simultanément de récepteur et d’émetteur. Il enregistrait dès qu’on émettait un son plus élevé qu’un murmure très bas, et tant qu’on se trouvait dans le champ de vision de la plaque de métal, on pouvait être à la fois écouté et regardé. Bien sûr, il n’y avait aucun moyen de savoir si on était observé à tel ou tel moment. À quelle fréquence et selon quelle règle la police de la pensée se branchait sur un réseau individuel, on ne pouvait que le deviner. Il était même possible qu’elle surveille chacun en permanence. En tous cas, elle pouvait se connecter sur votre réseau à tout moment. On devait vivre, on vivait – par une habitude qui s’était muée en instinct – en partant du principe que le moindre son était écouté et, hormis dans l’obscurité, le moindre mouvement épié.

Winston tournait toujours le dos au télécran. C’était plus sûr – même si, il le savait bien, un dos peut en dire long. À un kilomètre de là, le ministère de la Vérité, où il travaillait, dominait de sa haute tour blanche le paysage cendreux. Et voilà, pensa-t-il avec une sorte de vague dégoût, voilà Londres, capitale de la Zone aérienne Un, Londres qui formait à elle seule la troisième province la plus peuplée d’Océanie. Il chercha dans sa mémoire un souvenir d’enfance qui lui indiquerait si la ville avait toujours ressemblé à ça. Avaient-ils toujours été là, ces alignements de maisons XIXe vermoulues, avec leurs pignons étayés par des poutres, leurs fenêtres colmatées par du carton, leurs toitures couvertes de tôle ondulée et leurs murets de jardins bringuebalant follement dans toutes les directions ? Et ces endroits bombardés où la poussière de plâtre soufflait en spirales, où l’épilobe grimpait sur les tas de décombres ? Et ces zones où les bombes avaient dégagé des surfaces plus vastes, sur lesquelles avaient poussé des colonies sordides de cabanes en bois, semblables à des cages à lapins ? Inutile, Winston ne se rappelait pas. Il ne lui restait de son enfance qu’une série de tableaux brillamment illuminés, sans arrière-plan et pour la plupart incompréhensibles.

Le ministère de la Vérité – Vérigouv, en novlangue – tranchait nettement avec tout autre bâtiment visible alentour. C’était une énorme pyramide de béton d’un blanc éclatant dont la structure à gradins culminait à trois cents mètres de haut. De son poste d’observation, Winston parvenait tout juste à déchiffrer les trois slogans du parti gravés en lettrage élégant sur la façade blanche :

LA GUERRE, C’EST LA PAIX
LA LIBERTÉ, C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE, C’EST LA FORCE

Réflexions sur 1984, par Jean-Jacques Rosat

Notre traduction de 1984, qui vient d’arriver en librairies, est née de l’édition par Jean-Jacques Rosat des livres d’Orwell et sur Orwell qu’il a souvent préfacés et parfois traduits pour la collection « Banc d’essais » qu’il a dirigée aux éditions Agone. La lecture de ces « réflexions » livre donc le cadre philosophique et politique de notre projet.

 

Dans un texte de l’été 1946 (l’époque où il s’engage dans la rédaction de 1984), intitulé Pourquoi j’écris, Orwell déclare : « Ce à quoi je me suis attaché le plus au cours de ces dix dernières années, c’est à faire de l’écriture politique un art (to make political writing into an art).[1] » Un romancier qui travaille ainsi à réunir dans une même œuvre l’art et la politique s’expose à l’accusation de trahir son art, de trahir le roman. Dans Les testaments trahis, Milan Kundera oppose Kafka, le romancier véritable, à Orwell, le faux romancier. Il écrit à propos de 1984 :

 

Roman ? Une pensée politique déguisée en roman ; la pensée, certes lucide et juste mais déformée par son déguisement romanesque qui la rend inexacte et approximative. Si la forme romanesque obscurcit la pensée d’Orwell, lui donne-t-elle quelque chose en retour ? Éclaire-t-elle le mystère des situations humaines auxquelles n’ont accès ni la sociologie ni la politologie. Non : les situations et les personnages y sont d’une platitude d’affiche. Est-elle donc justifiée au moins en tant que vulgarisation de bonnes idées ? Non plus. Car les idées mises en roman n’agissent plus comme idées mais comme roman, et dans le cas de 1984 elles agissent en tant que mauvais roman avec toute l’influence néfaste qu’un mauvais roman peut exercer.

 

L’influence néfaste du roman d’Orwell réside dans l’implacable réduction d’une réalité à son aspect purement politique et dans la réduction de ce même aspect à ce qu’il a d’exemplairement négatif. Je refuse de pardonner cette réduction sous prétexte qu’elle était utile comme propagande dans la lutte contre le mal totalitaire. Car le mal, c’est précisément la réduction de la vie à la politique et de la politique à la propagande. Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes[1].

 

L’argumentation de Kundera repose sur l’idée que ce roman ne nous apprendrait rien sur le totalitarisme qu’un livre de sociologie ou de politologie ne pourrait nous apprendre. Il ne serait que « la mise en roman » d’idées conçues indépendamment de lui et communicables par d’autres voies. Il ne serait donc qu’une œuvre de propagande, participant, en dépit de ses bonnes intentions, de l’esprit du totalitarisme qu’il prétend combattre, puisque celui-ci précisément réduit toute forme d’art à de la propagande.

 

Je voudrais essayer de montrer que ce jugement est faux. 1984 produit sur le totalitarisme un genre de connaissance que seul un roman peut produire et transmettre, une connaissance qui n’est ni historique ni sociologique ni même philosophique, mais une connaissance morale ou pratique, une connaissance non théorique et qui ne fait appel à aucune forme de théorie.

 

Mais d’abord, quel genre de roman est 1984 ?

 

1. Quel genre de roman est 1984 ?

 

La réponse à cette question ne va pas de soi. C’est un roman d’anticipation, sans doute, mais qui combine d’une manière toute à fait singulière l’esprit de la satire philosophique du xviiie siècle, les procédés rudimentaires du roman gothique du xixe et les techniques sophistiquées des romans du courant de conscience de la première moitié du xxe. Ce caractère hybride n’est sans doute pas étranger à son discrédit auprès de critiques littéraires et de romanciers qui ont les exigences de Kundera, mais il est certainement la source de l’atmosphère très particulière dans laquelle baigne le roman, de ce mélange de réalisme sordide et de conte magique, de parodie grimaçante, de fragments de rêves et de dialogues philosophico-politiques – une ambiance qui n’est vraisemblablement pas étrangère à l’immense succès populaire de cette œuvre : en un demi-siècle, 1984 et La ferme des animaux se sont vendus à plus de 40 millions d’exemplaires.

 

1984 est d’abord, comme le souligne son titre, un roman d’anticipation. Publié en 1949, il raconte une histoire qui est censée se dérouler trente-cinq ans plus tard. Il décrit donc une société fictive, une société qui n’existe pas ou, du moins, n’a encore jamais existé. Dans un roman d’anticipation, en effet, ce ne sont pas seulement les personnages et les événements qui, comme dans tous les autres romans, sont fictifs, mais également la société tout entière où ils prennent place : les formes d’organisation sociale et politique, les techniques, les mœurs, les valeurs, les normes, les croyances, etc., y sont toutes fictives. Les romans d’anticipation nous forcent à imaginer de quelle manière, un jour, des hommes pourraient vivre. Ils enrichissent ainsi le large éventail des sociétés humaines de nouveaux exemplaires qui, à la différence de ceux que nous décrivent les historiens ou les ethnographes, sont des exemplaires fictifs.

 

La société de I984 est une société totalitaire accomplie, une société intégralement totalitaire ; mais c’est une société originale et singulière. Ce n’est pas une société déjà existante (la société soviétique par exemple) présentée sous un déguisement romanesque : 1984 n’est pas un roman à clé. Mais, bien que fictive, cette société n’est pas pour autant non plus une abstraction : le régime totalitaire de 1984 n’est pas, comme on le dit souvent, un idéal-type abstraitement reconstruit à partir d’une combinaison de traits des systèmes communiste et nazi. Il a des caractéristiques qui le distinguent de tous les autres régimes totalitaires. Par exemple, à la différence des régimes communistes et nazis, il ne cherche aucune expansion ni territoriale ni idéologique, et il est inséparable d’un système géopolitique mondial stable de trois empires, également totalitaires, qui sont en guerre permanente entre eux mais sans avoir ni les moyens ni la volonté de s’envahir ou de se détruire[3]. Pour prendre un autre exemple, les prolétaires, qui constituent 85% de la population, sont considérés comme des sous-hommes ; mais, pourvu qu’ils s’épuisent au travail et consomment le moins possible, le régime se désintéresse de leurs vies et de leurs pensées, et il ne les soumet pas au contrôle total et permanent qu’il fait peser sur les membres du Parti.

 

Le Parti enseignait que les prolétaires étaient des inférieurs naturels, qui devaient être tenus en état de dépendance, comme les animaux, par l’application de quelques règles simples. Laissés à eux-mêmes comme le bétail dans les plaines de l’Argentine, ils étaient revenus à un style de vie qui leur paraissait naturel selon une sorte de canon ancestral. […] On n’essayait pas de les endoctriner avec l’idéologie du Parti. Il n’était pas désirable que les prolétaires puissent avoir des sentiments politiques profonds. Tout ce qu’on leur demandait, c’était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire appel chaque fois qu’il était nécessaire de leur faire accepter plus d’heures de travail ou des rations plus réduites. […] La plupart des prolétaires n’avaient même pas de télécran chez eux. […] Ils étaient au-dessous de toute suspicion. Comme l’exprimait le slogan du Parti : « Les prolétaires comme les animaux sont libres.[4] »

 

On conviendra qu’il est impossible d’appliquer cette description au prolétariat soviétique de l’époque stalinienne. James Conant a raison de voir là un argument contre ceux qui, comme Richard Rorty et, semble-t-il aussi, Milan Kundera, veulent faire des deux premières parties de 1984 une redescription du communisme soviétique. Bien entendu, le régime de 1984 a beaucoup de traits communs avec le régime stalinien, à commencer par la moustache de Big Brother et la barbiche de Goldstein, l’ancien dirigeant que la propagande a transformé en un traître immonde. Mais 1984 n’est pas comme La ferme des animaux une fable allégorique dont chaque épisode a son parallèle dans l’histoire du régime bolchevique.

 

Certes, l’État de 1984 est un État totalitaire typique, qui partage avec la plupart des régimes totalitaires du xxe siècle une série de traits caractéristiques : police politique, disparitions, torture systématique, exécutions sans jugement, purges, camps, tout l’appareil de la terreur de masse permanente y est présent. Mais la description de ces instruments occupe très peu de place, et certains d’entre eux (les camps notamment) sont seulement mentionnés. Le roman tient leur existence pour acquise : dans un tel régime, elle va de soi. Ce qu’il décrit longuement, en revanche, ce sont les transformations des cadres sociaux, culturels et psychologiques de la pensée :

 

– l’effet sur les esprits de la surveillance constante par les caméras cachées des télécrans ;

– l’appauvrissement et l’uniformisation du langage par la destruction des mots et l’imposition du novlangue ;

– la modification permanente de l’histoire et des mémoires par l’élimination de toute trace du passé et la rectification permanente des archives ;

– la répression de toute expression, si minime soit-elle, d’une émotion authentique ou spontanée ;

– la diffusion par la propagande d’un flot d’informations et de statistiques qui ne sont pas seulement des déformations de la réalité mais n’entretiennent plus aucune sorte de rapport avec elle ;

– la mise en place de mécanismes de formation des croyances dans lesquels ni la perception de la réalité ni l’évidence rationnelle ne jouent plus aucun rôle, et pour lesquels le seul critère est la conformité au dogme politique du jour.

 

Bien entendu, Orwell n’a pas inventé ces transformations : à chaque nouvelle édition du manuel d’histoire du PCUS, des dirigeants de longue date disparaissaient des photos et devenaient des traîtres stipendiés ; la corruption de la langue allemande par le nazisme a été magistralement décrite et analysée par Victor Klemperer dans LTI. La langue du 3ème Reich [5] ; et les militants communistes, qui pensaient être ennemis des nazis, ont dû croire un matin d’août 39 qu’ils étaient en réalité leurs amis, puis, un beau matin de juin 41, qu’ils en étaient les plus grands ennemis et  l’avaient toujours été. Mais, dans le monde de 1984, la logique de ces transformations est poussée jusqu’à l’extrême le plus absurde, selon un principe de grossissement et de caricature qui est celui de la satire swiftienne : les numéros anciens du Times sont quotidiennement falsifiés et réécrits en conformité avec la ligne politique du jour ; l’ultime version du novlangue simplifiera et mécanisera l’anglais à un point tel qu’aucun texte classique ne pourra plus être compris ni même traduit ; en plein milieu de manifestations populaires de soutien à la guerre contre l’Eurasie, on déclare soudain que c’est contre l’Estasie qu’on est en guerre depuis des années alors que l’Eurasie a toujours été un allié fidèle, et tout le monde non seulement le croit sur le champ, mais croit qu’il l’a toujours cru et oublie qu’une minute avant il croyait autre chose, etc. Que cette satire ne fasse pas rire et soit plutôt faite pour donner des cauchemars ne l’empêche pas d’être, typiquement et fondamentalement, une satire.

 

Dans une lettre datée du 26 décembre 1948, Orwell explique qu’il a voulu dans son livre « montrer en les parodiant les implications intellectuelles du totalitarisme[6] ». Comme le souligne avec force James Conant, la caractéristique nouvelle et terrifiante des régimes totalitaires du xxe siècle ne consiste pas tant, pour Orwell, dans leurs instruments de terreur que dans les stratégies intellectuelles et psychologiques au moyen desquelles ils essaient de « parvenir à un contrôle total de la pensée, de l’action et de sentiments humains ». Tel qu’Orwell l’emploie,

 

le terme « totalitarisme » désigne des stratégies (à la fois pratiques et intellectuelles) […] qui sont appelées ainsi parce qu’elles ont pour but de parvenir à un contrôle total de la pensée, de l’action et de sentiments humains. L’usage orwellien de ce terme ne recouvre pas seulement des formes de régimes politiques, mais aussi des types de pratiques et d’institutions plus envahissantes et plus spécifiques (diverses pratiques journalistiques comptent au nombre de ses exemples favoris). Mais par-dessus tout, il applique ce terme aux idées des intellectuels – et pas seulement à celles qui ont cours dans […] les « pays totalitaires » [7].

 

Du point de vue d’Orwell, explique encore Conant,

 

les camps de concentration et les forces de la police secrète sont périphériques par rapport à l’ensemble des phénomènes culturels, sociaux et politiques qu’il se propose d’identifier comme totalitaires. Le noyau en est constitué par un sorte de « mensonge organisé » qui, si les conséquences logiques de ses tendances profondes étaient poussées jusqu’au bout, serait reconnu comme « l’exigence de ne plus croire dans l’existence même de la vérité objective[8] ». C’est cela qui, pour Orwell, fait véritablement du totalitarisme l’ennemi du libéralisme [9].

 

Il est essentiel ici de faire observer que ces processus intellectuels et mentaux existent aussi à l’extérieur des régimes totalitaires. Conant cite à ce sujet une autre lettre d’Orwell, datée du 16 juin 1949 :

 

Je crois […] que les idées totalitaires ont pris partout racine dans les esprits d’intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées dans toutes leurs conséquences logiques. L’action est située en Grande-Bretagne pour souligner que les races anglophones ne valent pas mieux par naissance que n’importe quelle autre, et que le totalitarisme, si on ne le combat pas, pourrait triompher n’importe où[10].

 

C’est d’ailleurs en Angleterre, dans la presse de gauche où il écrit, et dans les milieux d’intellectuels de gauche et d’extrême gauche où il vit, qu’Orwell s’y est heurté pour la première fois. En 1937, en effet, de retour d’Espagne après avoir combattu le fascisme dans la milice du POUM et après avoir dû s’enfuir pour échapper d’extrême justesse à son arrestation par les communistes, il est abasourdi par la manière dont la presse de gauche anglaise rend compte des événements espagnols et par le degré auquel les intellectuels de gauche ne veulent rien savoir de la liquidation systématique des anarchistes et des militants du POUM par les staliniens. Voici comment, dans ses « Réflexions sur la guerre d’Espagne » écrites cinq ans plus tard, en 1942, à Londres et sous les bombes allemandes, il évoque sa prise de conscience de ce qui est pour lui le trait essentiel, totalement neuf et totalement terrifiant, du totalitarisme :

 

Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à voir avec les faits, pas même le genre de relation que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. […] J’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés bâtir des constructions émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé, mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses “lignes de parti”. […] Ce genre de chose m’effraie, car il me donne souvent le sentiment que le concept même de vérité objective est en voie de disparaître du monde. […] Je suis prêt à croire que l’histoire est la plupart du temps inexacte et déformée, mais, ce qui est propre à notre époque, c’est l’abandon de l’idée que l’histoire pourrait être écrite de façon véridique. Dans le passé, les gens mentaient délibérément, coloraient inconsciemment ce qu’ils écrivaient, ou cherchaient la vérité à grand-peine, tout en sachant bien qu’ils commettraient inévitablement un certain nombre d’erreurs. Mais, dans tous les cas, ils croyaient que les “faits” existent, et qu’on peut plus ou moins les découvrir. Et, dans la pratique, il y avait toujours tout un ensemble de faits sur lesquels à peu près tout le monde pouvait s’accorder. Si vous regardez l’histoire de la dernière guerre [la Première Guerre mondiale], dans l’Encyclopedia Britannica par exemple, vous vous apercevrez qu’une bonne partie des données sont empruntées à des sources allemandes. Un historien allemand et un historien anglais seront en profond désaccord sur bien des points, et même sur des points fondamentaux, mais il y aura toujours cet ensemble de faits neutres, pourrait-on dire, à propos desquels aucun des deux ne contestera sérieusement ce que dit l’autre. C’est précisément cette base d’accord […] que détruit le totalitarisme. […] L’objectif qu’implique cette ligne de pensée est un monde de cauchemar où le Chef, ou une clique dirigeante, ne contrôle pas seulement l’avenir, mais aussi le passé. Si le Chef dit de tel ou tel événement “cela n’a jamais eu lieu” — eh bien, cela n’a jamais eu lieu. S’il dit que deux et deux font cinq – eh bien, deux et deux font cinq. Cette perspective me terrifie beaucoup plus que les bombes – et après ce que ce que nous avons vécu ces dernières années, ce ne sont pas là des propos en l’air[11].

 

Sept ans avant 1984, Orwell donne ici sa définition de l’univers totalitaire : un monde où, si on l’exige de vous, vous devez pouvoir croire que 2 et 2 font 5.

 

1984 constitue-t-il pour autant, comme on le prétend souvent, une anti-utopie – une dus-topia : une description du pays du malheur et du Mal, comme une utopie (eu-topia) est une description du pays du bonheur et du Bien ? Orwell a dit lui-même de son livre qu’il est « une utopie en forme de roman[12] ». On lit souvent 1984 comme si sa forme romanesque était accessoire, comme si l’intrigue du roman et son personnage central, Winston Smith, n’étaient que des moyens un peu artificiels et conventionnels utilisés par Orwell pour faciliter la description du fonctionnement de l’univers totalitaire qui serait son véritable objet. C’est ne pas prendre au sérieux Orwell comme écrivain et romancier. C’est négliger aussi la logique des genres littéraires : un roman n’est pas une utopie.

 

Une utopie de l’âge classique, telle qu’elle est canoniquement définie par l’Utopie de Thomas More ou par La nouvelle Atlantide de Bacon, par exemple, est l’imitation d’un récit de voyage. Nous y découvrons un monde lointain, quasiment inaccessible, un « pays de nulle part » (ou-topia), parallèle au nôtre, mais où les lois et les mœurs sont totalement différentes. Le narrateur par le truchement duquel nous effectuons ce voyage vient de notre monde ; il visite la société utopienne, observe les comportements de ses habitants, interroge des informateurs comme le fait un ethnographe, et revient ensuite parmi nous rapporter ce qu’il a vu et entendu. L’intrigue, dans la mesure où il y en a une, et les personnages sont entièrement subordonnés aux besoins de la description. Au sens de Kate Hamburger[13], l’utopie ne relève pas de la fiction strictement définie mais de la feintise, du comme si ; c’est un récit de voyage feint.

 

Le roman d’anticipation, au contraire, installe le plus souvent la société fictive qu’il décrit dans notre propre espace géographique, et la présente comme un avenir possible pour notre propre société. Le possible du roman d’anticipation n’est pas seulement un possible humain en général ; c’est un possible pour nous. Ceci est particulièrement vrai de 1984. L’action du roman se situe à Londres. Le régime politique qu’il décrit est censé s’être établi à l’issue d’une série de guerres nucléaires, de guerres civiles et de révolutions engendrées par la situation politique internationale d’après 1945.

 

Mais cela ne fait pas pour autant de ce roman une prédiction ou une prophétie. Dans un article de 1946 consacré à Burnham, Orwell écrit que « l’énorme empire esclavagiste, invincible et éternel dont Burnham semble rêver [rêve dont le monde de 1984 est la traduction romanesque] ne sera pas établi ou, s’il vient à l’être, [il] ne se maintiendra pas, car l’esclavage ne peut fournir une base stable à la société humaine[14] ». Dans une lettre du 16 juin 1949, Orwell est tout à fait explicite à ce sujet.

 

Je ne crois pas que le type de société que je décris doive nécessairement arriver, mais je crois (compte tenu, évidemment, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose de semblable pourrait arriver[15].

 

Le héros lui-même, Winston Smith, est né en 1945, c’est-à-dire dans notre propre société. Son histoire est, au fond, celle d’un homme issu de notre société, d’un homme comme nous, qui, devenu par la force des choses et par les circonstances de l’histoire membre de la société nouvelle, ne parvient pas à s’habituer à ses normes et à ses mœurs et qui entre en révolte contre elle. Le roman tout entier est focalisé exclusivement sur lui. De la première à la dernière page, on ne le quitte jamais. Nous découvrons donc le monde de 1984 non par le truchement d’un visiteur étranger, mais à travers la vie de l’un de ses habitants qui refuse de s’y adapter.

 

Plus encore, nous le découvrons à travers ses yeux et ses pensées, car Orwell, dont on oublie trop souvent qu’il était un admirateur de Joyce, a utilisé dans son roman les techniques du roman psychologique moderne, notamment celles de la focalisation interne : on sait tout ce que sait, pense et sent le héros (le recours au monologue intérieur en style indirect libre est fréquent), mais on ne sait jamais rien de plus ni rien d’autre que ce qu’il sait. Même quand Winston a des idées qui se révéleront plus tard être des illusions, le narrateur n’adresse au lecteur aucun signe d’avertissement et ne manifeste jamais la moindre ironie à son égard. Au contraire, il y a pour employer le vocabulaire de Dorrit Cohn « convergence » entre la voix du narrateur et celle de son héros jusqu’à la fusion presque totale entre eux[16].

 

Dans le passage suivant, par exemple, Orwell mêle si bien ces deux voix que les pensées propres du héros deviennent des vérités générales certifiées par le narrateur, tandis que les informations factuelles que donne le narrateur sont colorées par la subjectivité du héros et semblent appartenir également à son monde intérieur.

 

Winston alla à la fenêtre, le dos au télécran. C’était une journée encore froide et claire. Quelque part au loin, une bombe explosa avec un grondement sourd qui se répercuta. Il y avait chaque semaine environ vingt ou trente de ces bombes qui tombaient sur Londres. Dans la rue, le vent faisait claquer de droite à gauche l’affiche déchirée et le mot Angsoc apparaissait et disparaissait tour à tour. Angsoc. Les principes sacrés de l’angsoc. Novlangue, double pensée, mutabilité du passé. Winston avait l’impression d’errer dans les forêts des profondeurs sous-marines, perdu dans un monde monstrueux dont il était lui-même le monstre. Il était seul. Le passé était mort, le futur inimaginable. Quelle certitude avait-il qu’une seule des créatures humaines pensait comme lui[17] ?

 

Le lecteur, ainsi placé à l’intérieur de la conscience du héros, ne voyant et ne connaissant du monde que ce que celui-ci en voit et en connaît, devient un habitant de 1984 : ce monde a pour lui la même opacité que pour Winston, et il suscite en lui les mêmes sentiments de solitude et de terreur. À la différence d’une utopie ou d’une contre-utopie, le roman nous fait vivre l’expérience d’habiter un tel monde, et il nous la fait vivre de l’intérieur.

 

2. L’expérience de lecteur du roman comme source de connaissance

 

En quoi l’expérience que nous vivons en lisant un tel roman peut-elle constituer une connaissance, ou servir à la constitution d’une connaissance ?

 

Pour essayer de répondre à cette question, je partirai d’un épisode important du roman où l’on voit à l’œuvre la double pensée, cette technique qui permet d’effacer volontairement de son esprit un souvenir ou une croyance, puis d’effacer aussitôt tout souvenir de cet acte d’effacement. Un des exemples les plus impressionnants en est donné par O’Brien, un des chefs de la police de la pensée, qui est à la fois intellectuel organique du Parti et bourreau. Il tient dans ses mains une photo qui constitue la preuve que certaines accusations portées par le Parti à l’encontre de trois de ses anciens dirigeants étaient mensongères ; il la montre à Winston, qui, quelques années auparavant, l’a lui aussi tenue entre ses mains, puis il la détruit en la jetant dans un « trou de mémoire », où elle est immédiatement dévorée par les flammes.

 

– Des cendres ! dit-il. Des cendres même pas identifiables. De la poussière. Elle n’existe pas. Elle n’a jamais existé.

– Mais elle a existé ! Et elle existe ! Elle existe dans la mémoire ! Je m’en souviens ! Vous vous en souvenez !

– Je ne m’en souviens pas, dit O’Brien.

 

Le cœur de Winston défaillit. C’était la double pensée. Il avait une mortelle sensation d’impuissance. S’il avait pu être certain qu’O’Brien mentait, cela aurait été sans importance. Mais il était parfaitement possible qu’O’Brien eut, réellement, oublié la photographie. Et s’il en était ainsi, il devait déjà avoir oublié qu’il avait nié s’en souvenir et oublié l’acte d’oublier. Comment être sûr que c’était de la simple supercherie ? Peut-être cette folle dislocation de l’esprit pouvait-elle réellement se produire. C’est par cette idée que Winston était vaincu[18].

 

Le lecteur peut, de prime abord, avoir le sentiment que cette scène est trop invraisemblable pour être réellement inquiétante et se dire que le comportement et le discours d’O’Brien sont par trop différents de ceux des êtres humains qu’il connaît. Mais ce passage peut aussi lui remettre en mémoire des circonstances où il a vu quelqu’un, peut être lui-même, oublier volontairement quelque chose qu’il savait être vrai et réussir à croire le contraire parce qu’il tenait à préserver à tout prix son adhésion à une certaine idéologie, ou son appartenance à un certain groupe. Il peut se rappeler, par exemple, l’espèce de « schizophrénie » qu’ont vécue pendant des années de nombreux dirigeants ou militants du Parti Communiste, en France, qui, d’un côté, n’ignoraient pas que le fameux rapport secret de Khrouchtchev au 20e Congrès du PCUS en 1956, tel que l’avait publié la presse dite « bourgeoise », était authentique, mais qui, de l’autre, avaient réussi à se convaincre fermement que c’était un faux. Quant aux quelques dirigeants qui avaient lu le rapport mais qui ont répété pendant des années qu’il n’existait pas, se pose à leur sujet la question de Winston à propos d’O’Brien : doit-on décrire leur comportement comme du cynisme ou comme relevant d’une forme de dissociation mentale ?

 

Ainsi, c’est l’expérience que le lecteur a de la vie réelle qui confère sa force et sa crédibilité à cette scène fictive, laquelle n’offre jamais que la variante la plus extrême d’un mécanisme intellectuel et psychologique largement répandu. Inversement, en nous présentant ce mécanisme dans sa perfection et sa pureté, débarrassé de tout frottement ou phénomène adjacent, le roman institue cette scène fictive en paradigme, c’est-à-dire en exemplaire à la fois singulier et typique à travers lequel identifier, comprendre et rapprocher les multiples cas de double pensée de la vie réelle, quels que soient le régime, l’idéologie et les circonstances historiques qui les ont engendrés. Quand il voit quelqu’un recouvrir des faits patents sous des considérations théoriques ou des subtilités dialectiques jusqu’à finir par les gommer ou les nier, ou quand il s’aperçoit qu’il est lui-même enclin à le faire, le lecteur peut y reconnaître la double pensée à l’œuvre, et s’efforcer à la lucidité et à l’honnêteté intellectuelle.

 

De la même manière, quand il entend une formule toute faite – un mot de la langue de bois, une expression journalistique – ou, mieux encore, quand elle lui vient sous la plume, le lecteur de 1984 peut y reconnaître du novlangue, c’est-à-dire à la fois identifier cette formule comme une idée préfabriquée, avoir clairement conscience qu’elle appauvrit la pensée, et s’efforcer d’utiliser des expressions plus justes et plus authentiques.

 

Parce qu’il situe son action dans une société fictive, le roman a la capacité de rendre perceptibles et comme physiquement sensibles au lecteur le système de connexions intimes qui existent entre les différents mécanismes totalitaires que sont le novlangue, la double pensée, la réécriture du passé, etc. Dans la réalité, ces divers mécanismes peuvent être rencontrés dans des circonstances très diverses, et le lien entre eux peut rester invisible. Le roman nous apprend à les voir comme les pièces ajustées d’une même machine.

 

C’est toujours parce qu’il attire notre attention sur ces phénomènes totalitaires dans une société fictive que 1984 nous apprend à les reconnaître partout où ils existent, dans n’importe quelle société totalitaire, et même dans une société non totalitaire. Il est très possible en effet que, dans la réalité, quelqu’un qui voit parfaitement le novlangue d’un régime se rende, pour des motifs quelconques, aveugle à celui d’un autre. Un exemple particulièrement impressionnant est celui de Victor Klemperer, l’auteur de LTI, la langue du 3ème Reich, dont la résistance intellectuelle et morale aux treize années de pouvoir nazi a été intraitable, dont les descriptions et les analyses sur la corruption de la langue allemande par le nazisme sont d’une lucidité et d’une pénétration incomparables, mais qui, après la guerre – pour des raisons qui sont, certes, biographiquement et culturellement assez compréhensibles – adhère rapidement au parti communiste de RDA, sans sembler (ou vouloir) voir que celui-ci diffuse et impose une autre novlangue, elle aussi corruptrice.

 

Bien sûr, depuis des siècles, philosophes, moralistes et écrivains n’ont pas attendu Orwell pour recommander la vigilance à l’égard du langage et de toutes les formes de mauvaise foi intellectuelle. Mais, parce qu’il met en lumière le rôle décisif que ces phénomènes jouent dans l’économie intellectuelle d’un système totalitaire, le roman rend cette vigilance plus urgente encore et, surtout, il nous apprend à y voir un enjeu et une responsabilité directement politiques. Les processus paradigmatiques que décrit le roman d’Orwell – novlangue ou double pensée – peuvent ainsi contribuer à la formation du jugement politique du lecteur exactement de la même manière que les personnages paradigmatiques que décrit le théâtre de Molière – Tartuffe, Alceste ou Harpagon – peuvent contribuer à former notre jugement moral.

 

Mais les épisodes comme celui de la photo qu’O’Brien réussit à oublier aussitôt qu’il l’a brûlée dispensent encore une autre sorte d’enseignement. Nous vivons tous avec la conviction, plus ou moins, qu’un pouvoir ne peut pas tout sur les individus et que, s’il peut briser les corps et contraindre les langues à chanter ses louanges, il ne peut pas pénétrer à l’intérieur des humains, qu’il ne peut ni forcer les esprits à croire à ses mensonges et ni contraindre leurs cœurs à l’aimer. Pourquoi ? Parce que nous sommes tous convaincus que, nous non plus, nous ne pouvons rien sur nos propres croyances et que nous ne pouvons ni les décider ni les changer volontairement. Si je ne peux pas moi-même décider volontairement de croire ce que je ne crois pas, l’autorité politique ne peut pas non plus m’y contraindre. Elle n’a pas de pouvoir sur mes convictions parce que je n’en ai pas moi-même. Elle peut me forcer à l’hypocrisie ; mais elle n’a pas plus de moyen que je n’en ai moi-même d’agir sur mon « for intérieur ».

 

Comme l’écrit Locke dans sa Lettre sur la tolérance, « qu’un homme soit incapable de commander à son propre entendement […], c’est ce que démontrent à l’évidence l’expérience et la nature même de l’entendement, lequel ne saurait pas plus appréhender les choses autrement qu’elles ne lui apparaissent que l’œil n’est capable de voir dans l’arc-en-ciel d’autres couleurs que celles qu’il y voit, que celles-ci y soient réellement ou non[19] ». Mes croyances peuvent être vraies ou fausses parce qu’elles sont le produit de mon esprit, mais cette production est involontaire, comme celle des couleurs dans la perception : pas plus que je ne puis décider de voir d’autres couleurs que celles que je vois, je ne peux pas décider de croire autre chose que ce que je crois.

 

Dans le monde de 1984, ce postulat, qui est au fondement de la philosophie libérale, est démenti à chaque instant. Dans ce monde, on a prise sur son propre esprit. O’Brien peut décider volontairement d’oublier qu’il a vu ce qu’il vient de voir, et d’oublier cet oubli. Et quelques pages plus loin, il montre quatre doigts à Winston en lui ordonnant d’en voir cinq, et il le punit de ne pas y parvenir. En lisant 1984, je découvre que la barrière placée par le libéralisme entre le pouvoir politique et la conscience de chacun pourrait bien être illusoire : puisque chaque homme peut agir sur ses propres croyances ; et, puisqu’un pouvoir doté des moyens appropriés peut, par la souffrance infligée, par la peur ou par tout autre moyen, agir sur chacun, alors un pouvoir peut agir sur nos esprits et nous forcer non seulement à adopter les croyances de son choix mais à en changer à tout moment selon son gré.

 

Orwell n’en conclut évidemment pas que le libéralisme est condamné ou faux. Il en conclut que, si nous voulons le libéralisme, c’est-à-dire la préservation de ce qui est à la base de notre mode de vie depuis quatre siècles, cela dépend entièrement de nous, de notre volonté. Mais il n’y a pas dans la nature humaine, ou dans la raison humaine, de barrière infranchissable qui m’empêche de me faire croire ce que je veux, et donc pas de barrière infranchissable qui garde le pouvoir politique hors du for intérieur.

 

Tout l’enjeu du roman est là. 1984 raconte l’histoire d’un homme qui refuse d’adopter les stratégies intellectuelles et psychologiques qu’exige de lui le pouvoir totalitaire ; il sait qu’il n’aura jamais aucune liberté d’expression ni d’action ; mais il cherche à préserver sa liberté intérieure, c’est-à-dire la continuité de ses souvenirs, l’authenticité de ses sentiments et la capacité de former ses convictions à partir de son expérience et de sa raison. Dans les premières pages, Winston contemple une pièce de monnaie sur laquelle est gravé le visage de Big Brother : « Toujours ces yeux qui vous observaient et cette voix qui vous enveloppait. Dans le sommeil ou la veille, au travail ou à table, au-dedans ou au-dehors, au bain ou au lit, pas d’évasion. Rien ne vous appartenait  sauf les quelques centimètres cubes de l’intérieur de votre crâne.[20] » À la fin du roman, le lecteur apprendra que même l’intérieur de son propre crâne n’appartient pas à Winston. Comme le lui dit O’Brien, « nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide, puis nous vous remplirons de nous-mêmes[21] ». Et c’est ce qui arrive en effet.

 

Au cœur de l’affrontement entre Winston et O’Brien, il y a l’idée d’humanité, non pas au sens biologique mais au sens anthropologique, qui est indissociablement psychologique, intellectuel et moral, au sens où nous n’accepterions plus d’appeler « humaine » la vie dans un régime comme celui de 1984 s’il aboutissait à ses fins. « Jamais plus vous ne serez capable de sentiments humains ordinaires, dit O’Brien à Winston. Tout sera mort en vous. Vous ne serez plus jamais capable d’amour, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage, d’intégrité. Vous serez creux.[22] »

 

Le roman nous apprend donc à quelles conditions l’humanité est possible. Il nous met en présence d’une société d’où la vérité objective a disparu, d’un monde où l’accès à la vérité est devenu impossible ; et il nous montre, expérimentalement pourrait-on dire, tout ce qui s’ensuit : dans un tel univers sans vérité, il n’y aurait plus non plus, par voie de conséquence, ni sentiments sincères, ni liberté, ni communauté. Il n’y aurait plus que des individus atomisés, emplis de croyances et de sentiments que leur insuffle le pouvoir et que celui-ci peut leur faire modifier à tout moment. C’est le sens de la maxime que Winston inscrit dans son journal : « La liberté, c’est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est accordé, le reste suit.[23] »

 

Le roman nous apprend ainsi à voir l’être humain comme un être périssable et destructible. C’est une idée qui nous est insupportable et nous nous rassurons en parlant de nature humaine ou de dignité imprescriptible. Mais la nature humaine peut facilement être broyée et la dignité détruite. Une des pages les plus terribles du roman est sans doute cette scène d’Ecce homo où O’Brien force Winston, abîmé par des semaines ou des mois de torture, à se regarder dans une glace. « Vous pourrissez, dit-il. Vous tombez en morceaux. Qu’est-ce que vous êtes ? Un sac de boue. Maintenant, tournez-vous et regardez-vous dans le miroir. Voyez-vous cette chose en face de vous ? C’est le dernier homme. Si vous êtes un être humain, ceci est l’humanité. Maintenant, rhabillez-vous.[24] » Quelques minutes plus tôt, il lui a expliqué : « Vous imaginez qu’il y a quelque chose qui s’appelle la nature humaine qui sera outragé par ce que nous faisons et se retournera contre nous. Mais nous créons la nature humaine. L’homme est infiniment malléable.[25] »

 

Ici, il faut toutefois prendre garde. 1984 n’est pas un roman à thèse. O’Brien a une thèse, celle de la malléabilité infinie des hommes, mais le roman n’en a pas. Certes, il refuse de se laisser enfermer dans le postulat rassurant de Locke : trop de phénomènes contemporains parlent contre. Mais il n’endosse pas pour autant la thèse de la malléabilité illimitée des sociétés humaines et des individus. Dans certains textes contemporains de la rédaction de 1984, Orwell suggère même, dans une veine tout à fait rationaliste, qu’une société qui aurait congédié l’idée de vérité objective ne survivrait pas plus d’une ou deux générations. Simplement, il constate que l’essor des techniques de surveillance, de propagande et de contrainte des corps nous oblige à nous passer de l’idée d’une nature humaine fixe et à nous demander jusqu’où les humains sont malléables.

 

En janvier 1939, il écrivait déjà :

 

Dans le passé, chaque tyrannie finissait tôt ou tard par être renversée, ou du moins par rencontrer des résistances, grâce à la “nature humaine”, immanquablement éprise de liberté. Mais nous n’avons absolument aucune certitude que la nature humaine soit invariable. Tout comme on peut créer une race de vaches sans cornes, peut-être est-il possible de créer une race d’hommes qui n’aspirent pas à la liberté. L’Inquisition a échoué, mais elle ne disposait pas à l’époque des ressources de l’État moderne. La radio, la censure de la presse, l’éducation uniformisée et la police secrète ont tout changé. Le conditionnement des masses est une science née dans les vingt dernières années et nous ignorons encore jusqu’où la porteront ses succès[26].

 

Que fait alors Orwell dans 1984 ? Un peu comme certains biologistes créent des chimères pour étudier les lois de la reproduction animale, il crée une société fictive monstrueuse où le pouvoir est absolu et la malléabilité humaine illimitée, afin d’explorer dans toutes leurs conséquences les processus totalitaires déjà à l’œuvre dans notre monde. Le roman fait de nous les habitants d’un monde qui pourrait à l’avenir être le nôtre pour qu’à partir de lui nous puissions regarder celui où nous vivons aujourd’hui.

 

Ainsi le roman nous ouvre-t-il la possibilité de voir notre propre monde depuis le monde cauchemardesque qui est son avenir possible. Pris nous-mêmes dans notre propre société et dans les formes de description progressistes qu’elle se donne d’elle-même, nous avons tendance à mesurer tous les événements politiques et historiques à l’aune de l’idée de progrès ; à décrire, par exemple, le nazisme avec les catégories des Lumières comme la rechute temporaire d’une société hautement évoluée dans une barbarie primitive et l’obscurantisme ; ou bien à décrire le communisme russe dans le langage de l’économie comme une période d’accumulation primitive du capital conduite par l’État dans un pays sans bourgeoisie. Dans ces descriptions, comme dans toutes celles qui relèvent d’une optique progressiste, le nazisme et le communisme ne sont ou n’auront été que des avatars, régressions ou digressions temporaires, dans la marche inéluctable du progrès. 1984 nous force à briser cette forme de description et à nous poser la question : et si le totalitarisme était l’avenir de l’humanité ? Et si le nazisme et le communisme soviétique étaient les précurseurs des sociétés du futur ? Et si l’avenir était à des systèmes où l’État est accaparé par une oligarchie asservissant l’immense majorité de la population grâce à une combinaison de technologies modernes de surveillance, de « mensonge organisé » et de terreur qui lui permettent le contrôle des esprits ?

 

Kundera aurait tout de même pu s’apercevoir qu’aujourd’hui des jeunes gens pour qui le communisme soviétique appartient à une histoire qu’ils n’ont même pas connue, continuent de lire 1984, et se demander comment ce livre peut bien avoir un quelconque intérêt pour eux s’il n’est, comme il le prétend, qu’une œuvre de propagande et, donc, une œuvre de circonstance. L’intelligence politique d’Orwell, au contraire, est d’avoir vu le nazisme et le communisme comme les premières manifestations d’un nouveau type d’organisation qui risque de demeurer pendant très longtemps un avenir possible dans lequel peuvent à tout moment basculer nos sociétés démocratiques. Son sens humain est d’avoir éprouvé ce cauchemar bien avant les autres et plus intensément. Son imagination et son talent de romancier est d’avoir su donner à ce cauchemar qui est toujours le nôtre la forme d’un roman.

 

Nous pouvons à partir de là commencer à répondre à notre question : Quel genre de connaissance nous donne 1984 ?

 

3. Quel genre de connaissance nous donne 1984 ?

 

1984 est la description d’un monde fictif qui nous fait voir sous une nouvelle perspective le monde réel. Il nous apprend à voir certaines transformations du langage ou certains processus psychologiques et intellectuels comme totalitaires et destructeurs de l’humanité en nous ; il nous apprend à voir l’humanité elle-même comme périssable et destructible. 1984 veut ainsi éduquer notre capacité de jugement moral et politique. N’en déplaise à Kundera, il s’agit bien d’une connaissance, mais elle ne saurait s’énoncer sous forme de propositions ; ce n’est pas un savoir propositionnel. C’est une capacité à voir la société, les hommes et soi-même sous une perspective nouvelle. Récit de fiction, le roman ne saurait construire une image du monde que nous puissions comparer avec lui. Un roman ne décrit pas, à proprement parler, le monde réel. Mais il construit son monde fictif comme une image à travers laquelle le monde réel peut être vu et mieux compris. Le roman est un appareil optique au moyen duquel le lecteur peut ensuite redécrire le monde où il vit.

 

1984 ne contient pas de propositions susceptibles d’être vraies ou fausses, qu’elles soient particulières comme dans un livre d’histoire ou un article de journal, ou générales comme dans un traité scientifique ou un livre de philosophie. Il ne contient même pas le genre de considérations psychologiques générales ou de sentences morales dont certains auteurs classiques comme Stendhal ou Thackeray ponctuent leur récit quand ils sortent pour quelques phrases du monde de la fiction et s’adressent directement à leur lecteur. Dans 1984, on l’a vu, il n’y a pas de voix off du narrateur qui commente l’action.

 

On y trouve bien des propositions générales, mais celles-ci sont toujours prononcées ou pensées par l’un ou l’autre des personnages. Elles ne sont donc pas séparables du contexte dans lequel elles sont proférées, ni de la personnalité de celui qui les profère. Elles font partie du monde de la fiction, à l’intérieur duquel elles peuvent trouver confirmation ou démenti. Le roman met ainsi à l’épreuve les affirmations générales de ses personnages. Mais décider du résultat de cette mise à l’épreuve est toujours, en dernier ressort, l’affaire du lecteur. Ainsi, il est clair pour tout lecteur que le roman confirme la maxime de Winston « la liberté est de pouvoir dire que “deux et deux font quatre” », et qu’il dément son affirmation initiale qu’aucun pouvoir ne peut pénétrer à l’intérieur de la tête d’un individu ni modifier ses sentiments. Mais c’est le lecteur instruit par le roman qui en juge ainsi. C’est lui qui, le livre une fois refermé, s’il accepte d’être changé par sa lecture et s’il choisit d’adopter sur le monde la perspective du roman, reprendra peut-être à son compte telle ou telle affirmation sur la liberté.

 

Le roman lui-même ne soutient donc ni thèse ni hypothèse ; il m’offre un élargissement et, éventuellement, une transformation de ma vision du monde. Il m’ouvre, par exemple, à la vision dérangeante d’un monde où les humains peuvent croire ce qu’ils savent être faux sans être pour autant des menteurs ou des cyniques. À partir de là, j’aurai à juger chaque fois si les O’Brien que je rencontre sont de vulgaires menteurs ou des virtuoses de la double pensée. Et, bien entendu, mon jugement pourra être vrai ou faux ; et il y aura des critères pour cela. Le roman, lui, m’offre simplement un réaménagement de mes concepts : outre les cas où quelqu’un est sincère et les cas où il ment, il y aura désormais pour moi les cas où il a recours à  la double pensée.

 

Le genre de connaissance politique et morale que nous donne le roman diffère donc profondément de celle que pourrait nous donner une théorie politique. Ce n’est pas du tout une connaissance théorique.

 

Cela ne signifie pas qu’Orwell nie l’importance des théories et des débats d’idées en politique. Tout au long de sa carrière de journaliste et d’écrivain politique, Orwell n’a cessé de rendre compte d’ouvrages de réflexion politique comme ceux de Burnham, de Russell, de Borkenau, de Koestler et de beaucoup d’autres, et il collectionnait systématiquement toutes les brochures politiques qu’il pouvait trouver. Il a écrit lui-même des essais politiques comme Le lion et la licorne et il en a publié un certain nombre écrits par d’autres, comme la collection des Searchlight Books qu’il co-dirige en 1941-1942. À partir de 1941 également, il a collaboré très régulièrement à la grande revue intellectuelle de la gauche radicale américaine, Partisan Review, et maintenu des échanges nourris avec ce qu’on a appelé le « trotskisme littéraire » aux États-Unis[27]. Mais il est également vrai que lui-même n’a jamais été marxiste, ni attiré par le marxisme ; il ne s’est jamais intéressé à l’économie et il pensait que la collectivisation des moyens de production, si elle est une condition nécessaire du socialisme, peut aussi conduire au pire des esclavages comme le montre l’exemple de l’Union soviétique. Il s’est toujours défié des philosophies de l’histoire et de toutes les théories qui prétendent savoir où va l’humanité. Plus fondamentalement, pour lui, ce ne sont pas des théories qui peuvent fonder les options politiques fondamentales de chacun, mais sa propre expérience de la société et des hommes. Ce qui a fait d’Orwell le socialiste radical qu’il a été de 1936 à sa mort, c’est son expérience de l’oppression coloniale en Birmanie, celle de la vie quotidienne de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre à l’époque de la grande crise, et celle de la fraternité révolutionnaire vécue avec les combattants antifascistes de la guerre d’Espagne.

 

(1) Le discours théorique est un discours sur, un discours de l’extérieur. C’est le discours de quelqu’un qui se place hors de ce monde pour le décrire, soit qu’il n’y habite pas, soit, s’il en est un habitant, qu’il essaie de faire comme s’il n’en était pas un, en s’extrayant autant que faire se peut de son monde et de tout monde. Le roman, lui, est un discours dans, un discours qui nous donne un point de vue de l’intérieur. Il nous fait habitants d’un monde fictif pour nous faire mieux comprendre la situation qui est la nôtre en tant qu’habitants du monde réel, et, dans le cas de 1984, en tant qu’habitants d’une société moderne où prolifèrent les germes totalitaires. À cet égard, le roman est un instrument d’éducation politique particulièrement approprié puisque, quand nous avons des jugements politiques à porter sur tel homme ou tel événement, notre situation est celle d’un habitant de ce monde, pas celle d’un théoricien.

 

Le roman offre ainsi au lecteur des paradigmes de choix et de conduites, mais ces exemples ne sont pas pour autant à suivre. Bien qu’il ait certaines qualités, Winston n’est certainement pas un héros positif comme il devrait l’être si 1984 était un roman de propagande. Ainsi lorsqu’il accepte d’entrer dans ce qu’il croit être une organisation oppositionnelle secrète appelée « La Fraternité », il se déclare prêt à devenir un terroriste et à commettre les forfaits les plus noirs comme jeter de l’acide sulfurique au visage d’un enfant. Tout le chapitre est la parodie d’une scène de conspiration avec serviteur muet et pacte diabolique (encore qu’à en juger par certaines formes contemporaines de terrorisme, on peut se demander si, bien qu’elle ne soit pas réaliste, cette scène n’en est pas moins vraie). Elle est manifestement destinée à montrer comment, dans un système totalitaire, les opposants les plus déterminés sont poussés à agir selon la même logique inhumaine que le système qu’ils prétendent combattre, et sont incapables d’imaginer une autre fraternité que celle de la terreur. Le roman cependant n’approuve ni ne condamne explicitement ce choix de Winston, mais, par la simplification outrancière qu’il opère, il fait comprendre la logique des actions dans un tel univers à un lecteur qu’il met en situation. Celui-ci n’est pas spectateur impartial, mais acteur potentiel.

 

(2) Un discours théorique est un discours qui s’efforce de tenir à l’écart toute émotion. La connaissance romanesque, au contraire, est une connaissance par les émotions. Prenons un exemple simple. Le lecteur croit, comme Winston, que lui et Julia, la jeune femme qu’il aime, ont trouvé un espace d’intimité et de secret dans une petite chambre que leur loue un vieil antiquaire et où ils sont persuadés d’échapper enfin à la surveillance de Big Brother. Soudain, la police fait irruption et le lecteur découvre alors, en même temps que les héros, que depuis le premier jour, toute leur vie dans cette chambre a été surveillée, filmée et enregistrée, et que le soi-disant vieil antiquaire était en réalité un jeune policier déguisé. Le sentiment qu’éprouve alors le lecteur est un sentiment d’oppression, le sentiment qu’un tel monde est un piège sans issue. Ce sentiment est évidemment celui qu’éprouvent les habitants d’une société totalitaire réelle, et c’est un élément constitutif de tout monde totalitaire. Un monde totalitaire ne consiste pas seulement en un système de propagande et d’appareils de pouvoir ; c’est aussi tout un ensemble de sentiments et d’émotions caractéristiques, spécifiques. Ce sentiment d’oppression et d’être pris au piège est même pour les habitants d’un tel monde totalitaire la forme de connaissance la plus juste qu’ils aient de ce monde : intellectuellement, ils ne le comprennent pas ou en sont les dupes ; émotionnellement, ils le ressentent comme une menace permanente pour leur intégrité personnelle, et ce sentiment est justifié. En faisant éprouver ce même sentiment au lecteur, le roman le fait accéder à une forme de compréhension authentique de l’univers totalitaire, et il produit ainsi bel et bien une connaissance.

 

Certes, un traité pourrait contenir la phrase : « Les habitants d’un monde totalitaire éprouvent un sentiment d’oppression : ils vivent ce monde comme un gigantesque piège. » Mais le lecteur d’un tel traité ne saurait pas plus ce que c’est qu’éprouver ce sentiment déterminé d’oppression qu’un aveugle ne sait ce que c’est que voir des couleurs. Seul le roman peut le décrire et le communiquer à quiconque n’habite pas un monde totalitaire. Il est inséparable des faits et gestes des habitants d’un tel monde et, en me décrivant les sentiments de personnages fictifs qui habitent un tel monde, le romancier me fait éprouver ce sentiment et me le fait donc connaître comme mon sentiment.

 

Il s’agit bien là d’une forme de connaissance, non pas à travers une idée mais à travers une émotion. En lisant 1984, j’acquiers une connaissance émotionnelle du totalitarisme qu’aucun traité de science politique ou de philosophie politique ne saurait m’apporter, et qui est essentielle pour la formation de mes propres jugements.

 

(3) Le discours théorique est un discours impersonnel d’où s’exclut celui qui l’énonce. Tout au contraire, la connaissance que nous apporte 1984 relève de la connaissance de soi. C’est une connaissance sur nous-mêmes, lecteurs du roman. Celui-ci nous dit à tous, et notamment aux intellectuels, et plus particulièrement encore aux intellectuels de gauche :

 

Apprenez à vous voir vous-mêmes comme des hommes qui préférez croire ce qu’une théorie ou des idées vous dictent plutôt que ce que vos yeux voient et ce que votre bon sens vous dit.

 

Apprenez qu’à nier comme vous le faites les vertus du sens commun, vous facilitez les dictateurs. Pire, vous vous faites vous-mêmes dictateurs des esprits.

 

Apprenez à vous voir comme des O’Brien en puissance. Vous avez la chance que vos débats d’idées n’aient la plupart du temps que des enjeux spéculatifs. Mais si vous aviez le pouvoir, tout le pouvoir, qu’en feriez-vous ? Qui seriez-vous ?

 

Et celui qui, dans le chaos des idées et de l’histoire, se cramponne à ce que ses yeux lui montrent et à son bon sens, celui que vous méprisez et traitez de naïf, d’humaniste, de petit bourgeois ou d’homme du sens commun, apprenez à le regarder comme le dernier rempart de l’humanité et de la civilisation, apprenez à le considérer comme le dernier homme.

 

Apprenez ainsi à voir les rapports entre les intellectuels de pouvoir et l’homme de la rue à travers l’affrontement entre O’Brien et Smith : l’intellectuel de pouvoir aura toujours le dernier mot, mais c’est l’homme de la rue qui a raison.

 

Cette question des rapports entre l’intellectuel et l’homme ordinaire hante depuis les années 1930 la pensée politique d’Orwell, mais aussi toute sa réflexion sur la littérature. Dans son grand essai sur Dickens, un de ses chefs d’œuvre, qui date de 1940, il écrit :

 

L’homme de la rue vit toujours dans l’univers psychologique de Dickens, mais la plupart des intellectuels, pour ne pas dire tous, se sont ralliés à une forme de totalitarisme ou à une autre. D’un point de vue marxiste ou fasciste, la quasi-totalité des valeurs défendues par Dickens peuvent être assimilées à la “morale bourgeoise” et honnies à ce titre. Mais pour ce qui est des conceptions morales, il n’y a rien de plus “bourgeois” que la classe ouvrière anglaise. Les gens ordinaires, dans les pays occidentaux, n’ont pas encore accepté l’univers mental du “réalisme” et de la politique de la Force[28].

 

À la différence des classes populaires, mais aussi des classes dirigeantes, les intellectuels anglais, de gauche comme de droite, ont cédé pour Orwell à la fascination pour la puissance. En septembre 1946, qui est le moment exact où il entreprend 1984, il écrit :

 

Les réalistes nous ont conduit au bord de l’abîme, et les intellectuels, chez qui l’acceptation de la politique de puissance a tué d’abord le sens moral puis le sens de la réalité, nous exhortent à aller de l’avant sans faiblir[29].

 

Et, à la lecture de l’essai intitulé James Burnham et l’ère des organisateurs, qui condense toute sa pensée politique à la même époque, on comprend que le monde cauchemardesque de 1984 représente, pour lui, ce à quoi ressemblerait en fait la réalisation des rêves de la plupart des intellectuels de gauche :

 

C’est seulement après que le régime soviétique est devenu manifestement totalitaire que les intellectuels anglais ont commencé à s’y intéresser en grand nombre. L’intelligentsia britannique russophile désavouerait Burnham, et pourtant il formule en réalité son vœu secret : la destruction de la vieille version égalitaire du socialisme et l’avènement d’une société hiérarchisée où l’intellectuel puisse enfin s’emparer du fouet[30].

 

Les intellectuels ne sont pas spontanément démocrates. Contrairement à l’image qu’ils ont souvent d’eux-mêmes, ils sont particulièrement vulnérables aux processus psychologiques et idéologiques totalitaires. Parce qu’ils sont des hommes de mots, d’idées et d’arguments, il leur est particulièrement facile de perdre le sens de la réalité et de renoncer au sens moral commun, à la common decency, à cette honnêteté commune que défendait Dickens.

 

Par exemple, dans un poème intitulé Spain, Auden exaltait la vie quotidienne des militants antifascistes en Espagne, le temps sacrifié en distributions de tracts et en meetings interminables, le risque qu’ils prennent de mourir au combat, bien sûr, mais aussi « L’acceptation consciente de la culpabilité dans le nécessaire assassinat (The conscious acceptance of guilt in the necessary murder). » Orwell commente ainsi ce vers :

 

L’expression « le nécessaire assassinat » ne peut avoir été employée que par quelqu’un pour qui l’assassinat est tout au plus un mot. En ce qui me concerne, je ne parlerais pas aussi légèrement de l’assassinat. Il se trouve que j’ai vu quantité de corps d’hommes assassinés — je ne dis pas tués au combat, mais bien assassinés. J’ai donc une idée de ce qu’est un assassinat — la terreur, la haine, les gémissements des parents, les autopsies, le sang, les odeurs. Pour moi, l’assassinat doit être évité. C’est aussi l’opinion des gens ordinaires. […] Le type d’amoralisme de M. Auden est celui des gens qui s’arrangent toujours pour ne pas être là quand on appuie sur la détente[31].

 

C’est aux intellectuels qu’Orwell adresse 1984, pour les mettre en garde contre eux-mêmes, mais aussi à l’homme de la rue, pour lui redonner confiance en lui-même et en son propre jugement contre les intellectuels de pouvoir.

 

Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, et le plus essentiel. Le cœur de Winston défaillit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion, aux arguments qu’il serait incapable de comprendre et auxquels il pourrait encore moins répondre Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai (the obvious, the silly and the true). Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre[32].

 

La question décisive en politique n’est pas de savoir si on dispose de la théorie vraie. Les théories politiques sont faillibles, partielles, et elles peuvent facilement devenir des instruments de pouvoir et de domination. La question décisive est de savoir comment, dans le monde moderne, chacun, même s’il est un intellectuel, peut rester un homme ordinaire, comment il peut conserver sa capacité de se fier à ses sens et à son jugement, comment il peut préserver son sens du réel et son sens moral.

 

Si, pour écrire son grand livre politique, Orwell choisit la forme du roman, c’est aussi parce que celui-ci, genre populaire et genre non-théorique, est particulièrement approprié pour faire valoir, contre toutes les dialectiques, la perspective de l’homme ordinaire.

 

(4) Le discours théorique s’adresse à l’entendement exclusivement ; le roman, lui, s’adresse à la volonté. Soit cet énoncé théorique que j’emprunte au livre d’Hanna Arendt, Les origines du totalitarisme : « Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre le fait et la fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre le vrai et le faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. [33] » Cet énoncé, tout à fait identique aux conclusions qu’on peut tirer de 1984, exige de son lecteur qu’il le comprenne, mais il n’appelle de sa part aucune réaction morale. Elle pourrait d’ailleurs figurer aussi bien dans un « Manuel du parfait dictateur postmoderne ».

 

Mais quand il lit dans 1984 le grand discours dans lequel O’Brien proclame que le Parti, bien supérieur en cela aux communistes et aux nazis, « recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir[34] », le lecteur peut être partagé entre des impressions et des réactions multiples et contradictoires : admiration pour cette démonstration brillante et angoisse devant les perspectives qu’elle lui découvre, fascination pour cette logique implacable mariée à une force tout aussi implacable et répugnance devant ce cynisme brutal et satisfait, désir trouble de trouver une assurance définitive à l’abri de ce pouvoir parfait et sentiment que le seul parti honnête est celui de Winston qui écoute ce discours enchaîné à son lit de torture. En même temps qu’elle suscite l’extériorisation de ces sentiments contrastés, cette page force le lecteur à les ordonner et à choisir son camp : elle lui apprend, dans une situation fictive, à s’abstenir d’admirer la puissance et à prendre le parti du faible. Et c’est une éducation importante car, comme l’écrit Orwell, « s’abstenir d’admirer Hitler ou Staline ne devrait pas demander un énorme effort intellectuel. Mais il s’agit en partie d’un effort moral[35] »

 

Kundera a raison : Orwell n’est pas Kafka. Et il n’est pas Joyce non plus. Mais cela Orwell le savait parfaitement, et il n’a jamais cherché à écrire le même genre de romans qu’eux en beaucoup moins bien. Il n’a pas essayé de marcher sur la ligne de crête des grands écrivains qui ont fait évoluer le roman européen par leurs inventions techniques et par les domaines nouveaux qu’ils lui ont ouvert. Il a voulu faire autre chose, quelque chose que Kundera, avec beaucoup d’autres, juge impossible : un roman politique, un roman qui contribue en tant que roman à former le jugement et la volonté politiques de ses contemporains. À en juger par la prégnance des mots et des images que 1984 laisse dans l’esprit de ses millions de lecteurs et par les réflexions qu’il continue aujourd’hui de nourrir, il est difficile de croire qu’il n’a pas réussi.

 

Ce texte est celui d’un exposé présenté le 17 décembre 2003 au Collège de France, dans le cadre du séminaire de Jacques Bouveresse. Il a été publié dans Jean-Jacques, Chroniques orwelliennes, Paris, Collège de France, 2013. Les Éditions de la rue Dorion remercient Céline Vautrin et Jean-Jacques Rosat de leur avoir acordé la permission de le reproduire.

 

 

[1]Milan Kundera, Les testaments trahis, Gallimard Folio, 1993, p. 268-269.

[1]Orwell, « Pourquoi j’écris » (1946), EAL-1, p. 25.

[2]Milan Kundera, Les testaments trahis, Gallimard Folio, 1993, p. 268-269.

[3]C’est un trait qu’Orwell emprunte aux théories de Burnham, l’auteur de L’ère des managers.

[4]Orwell, 1984, p. 105-107.

[5]Victor Klemperer, LTI, la langue du 3ème Reich, carnets d’un philologue, Albin Michel, 1996.

[6]Orwell, Lettre à Roger Senhouse, 26 décembre 1948, EAL-4, p. 551.

[7]James Conant, « Freedom, Cruelty, and Truth », in Robert B. Brandom, Rorty and his Critics, Blackwell, 2000, p. 293. Traduction française à paraître : James Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, Agone, 2012.

[8]Orwell, « Où meurt la littérature » (1946), EAL-4, p. 82, & Lettre à H.J. Willmett (18 mai 1944), EAL-3, p. 193.

[9]Conant, op. cit., p. 295.

[10]Orwell, Lettre à Francis Henson, 16 juin 1949, EAL-4, p. 601.

[11]Orwell, « Réflexions sur la guerre d’Espagne » (1942), EAL-2, p. 322-325.

[12]Orwell, Lettre à Julian Symons, 4 février 1949, EAL-4, p. 569.

[13]Kate Hamburger, Logique des genres littéraires, Le Seuil, 1986.

[14]Orwell, « James Burnham et l’ère des organisateurs » (1946), EAL-4, p. 221

[15]Orwell, Lettre à Francis Henson, 16 juin 1949, EAL-4, p. 601.

[16]Dorrit Cohn, La transparence intérieure. Modes de représentation de la vie psychique dans le roman, Le Seuil, 1981.

[17]Orwell, 1984, p. 43.

[18]Orwell, 1984, p. 350-351.

[19]John Locke, Traité sur la tolérance, GF-Flammarion, p. 107-108.

[20]Orwell, 1984, p. 44.

[21]Orwell, 1984, p. 362.

[22]Orwell, 1984, p. 362.

[23]Orwell, 1984, p. 118.

[24]Orwell, 1984, p. 383.

[25]Orwell, 1984, p. 379.

[26]Orwell, « Recension de Russia under Soviet Rule de N. de Basily », EAL-1, p. 477-478.

[27]Sur tous ces points, lire John Newsinger, La politique selon Orwell, Agone, 2006.

[28]Orwell, « Charles Dickens » (1939), EAL-1, p. 573-574.

[29]Orwell, « Le gradualisme catastrophiste » (1945), EAL-4, p. 27.

[30]Orwell, « James Burnham et l’ère des organisateurs » (1946), EAL-4, p. 219.

[31]Orwell, « Dans le ventre de la baleine » (1940), EAL-1, p. 643-644.

[32]Orwell, 1984, p. 119.

[33]Hanna Arendt, Le système totalitaire, Le Seuil, 1972, p. 224.

[34]Orwell, 1984, p. 371.

[35]Orwell, « James Burnham et l’ère des organisateurs » (1946), EAL-4, p. 221.

La revue de presse de 1984 – I. L'édition Gallimard de 2018

Alors que Celia Izoard venait de nous livrer sa traduction de 1984 paraissait celle de Josée Kamoun chez Gallimard. Nous reproduisons ci-dessous le dossier de presse de cet événement littéraire, moins pour sa valeur propre que comme révélateur des divergences d’avec nos choix d’édition et de traduction. Parce qu’il est édifiant quant au fonctionnement et aux dysfonctionnements médiatiques, flagrant du peu d’indépendance des « critiques littéraires » qui ont fourni l’écho monocorde du prière d’insérer de l’éditeur et révélateur de l’intégration du monde des lettres québécois dans les lettres françaises : où l’on voit comment Montréal est le vingt-et-unième arrondissement parisien.

Nouvelle traduction de 1984 chez Gallimard,
une réédition avant tout économique

Nous avions évoqué fin mai 2018 la nouvelle traduction de Josée Kamoun du chef d’œuvre d’Eric Arthur Blair alias George Orwell, 1984, traduit en français une première fois en 1950 par Amélie Audiberti. Nous n’avions pas pu alors départager les deux traductions, ce que nous faisons maintenant.

Un parti pris d’ambiguïté

Dans un entretien du Monde des livres du 8 juin 2018, Josée Kamoun (traductrice entre autres de Philip Roth et Richard Ford) a exposé ses choix. Étranglant, de manière élégante mais définitive, la première traductrice – « une très jeune traductrice de science-fiction qui n’avait sans doute pas une longue connaissance de la culture et de la culture britanniques » – Josée Kamoun défend son usage du présent alors qu’Orwell utilise le prétérit anglais, repris sous forme de passé simple par Amélie Audiberti. Le présent de narration traduirait mieux que le passé simple l’urgence du texte, sa spontanéité et sa violence. Une explication alambiquée et dont la nécessité n’apparaît pas à la lecture.

Kamoun veut retrouver l’« ambiguïté » du texte (elle emploie le mot). Mais pourquoi chercher une ambiguïté là où il n’y en a pas ? Orwell dénonce l’enfer totalitaire communiste comme modèle de tous les enfers politiques. Elle ajoute que l’auteur ne possède pas tout seul la vérité de son texte fait aussi de sa production et de sa réception. Certes, mais vouloir atténuer la dimension politique de l’ouvrage au profit d’une « dimension quasi fantastique » risque d’affaiblir (et affaiblit) le propos d’Orwell.

Analysons l’avant dernier paragraphe du livre et ses traductions

Les derniers paragraphes de 1984 traitent du langage, de sa transformation par l’éradication des termes politiquement incorrects et de leur remplacement par un vocabulaire conforme aux intérêts du parti (on dirait aujourd’hui : conforme aux intérêts de l’oligarchie libérale libertaire). L’avant dernier paragraphe :

En anglais

« It would have been quite impossible to render this into Newspeak while keeping the sense of the original. The nearest one could come to doing so would be to swallow the whole passage up in the single word crimethink. A full translation could only be an ideological translation, whereby Jefferson’s words would be changed into a panegyric on absolute government.

Traduction Audiberti 1950

Il aurait été impossible de rendre ce passage en novlangue tout en conservant le sens originel. Pour arriver aussi près que possible de ce sens, il faudrait embrasser tout le passage d’un seul mot : crimepensée. Une traduction complète ne pourrait être qu’une traduction d’idées dans laquelle les mots de Jefferson seraient changés en un panégyrique du gouvernement absolu.

Traduction Kamoun 2018

Ce texte aurait été parfaitement impossible à rendre en néoparler si l’on avait voulu en garder le sens original. La traduction la plus approchante en aurait englouti la totalité sous le terme mentocrime. Une traduction complète n’aurait pu être qu’idéologique, et du coup les propos de Jefferson se seraient mués en panégyrique de l’absolutisme.

Comparons. Le terme « traduction idéologique » de Kamoun est plus proche de l’anglais « ideological translation » que le maladroit « traduction d’idées » d’Audiberti. Ceci mis de côté, « néoparler » est beaucoup plus faible que « novlangue » et le néologisme en deux syllabes d’Audiberti sonne plus près de l’anglais « Newspeak » et résonne bien mieux. De même « crimepensée » est plus fort que « mentocrime » pour exprimer « crimethink ». Le « gouvernement absolu » d’Audiberti est plus proche de l’anglais « absolute government » que l’« absolutisme » de Kamoun qui évoque historiquement plus le règne de Louis XIV que le totalitarisme moderne.

Au total ?

La traduction Kamoun est sans doute plus exacte sur des détails. « Jeu de fléchettes » (« darts » en anglais) est meilleur que « va-et-vient des flèches » d’Audiberti, par exemple. Mais la traduction des néologismes est beaucoup plus faible et in fine la traduction Kamoun affadit le sens profondément politique du texte. L’emploi du présent apparaît comme une coquetterie pour faire quelque chose de différent sans vraie nécessité littéraire.

Vous avez le choix : vous pouvez acheter la nouvelle traduction pour 21 € ou l’ancienne pour moins de 9 € en « Folio poche » (et même moins de 4 € en occasion). Gallimard a fait son choix qui semble surtout économique (on ne saurait lui reprocher), nous avons fait le nôtre.

Une analyse plus complète que la nôtre est parue sur le site de la Fondation Polemia, nos lecteurs la retrouveront ici.

Observatoire du journalisme, 27 juin 2018

* FIN *

1984 orwellisé : « novlangue » devient « néoparler »
dans une nouvelle traduction déplorable

Fortunin Revengé
Polémia, 24 juin 2018

* FIN *

« Il y a une composante élégiaque rarement remarquée dans 1984 »

Josée Kamoun a été la « passeuse » de Philip Roth et de Richard Ford, de Jonathan Coe et de Bernard Malamud. Pour retraduire le chef-d’œuvre d’Orwell, elle a fait le choix du présent contre le passé simple. Le Monde l’a interrogée sur sa manière de travailler.

— Pourquoi retraduire 1984 ? La traduction précédente avait-elle vieilli ?

— Oui et non ; on l’avait confiée à une très jeune traductrice de science-fiction qui n’avait sans doute pas une longue connaissance de la langue et de la culture britanniques (le pub où Winston rencontre le vieillard est un « bistrot » – mais peut-être aurait-on critiqué le choix de « pub » à l’époque comme relevant du franglais –, et on y est témoin du « va-et-vient des flèches », c’est-à-dire des fléchettes, jeu devenu familier pour nous). Sans doute au nom du beau langage, les prolos s’y expriment dans un français standard alors qu’Orwell introduit délibérément des différences de niveaux de langue, très pertinentes dans sa représentation des écarts sociaux. Les camarades du Parti – et les époux – se disent « vous ». Enfin, au-delà de ces choix qui peuvent surprendre, le phrasé sec et coupant de l’original est comme flouté, ralenti.

— La dimension politique du roman n’avait-elle pas fini par occulter ses qualités littéraires ?

— Comme on sait, Orwell, journaliste et chroniqueur, a eu tout loisir d’exprimer ses vues politiques. S’il a choisi le roman pour 1984, c’était bien pour développer des stratégies proprement littéraires en matière de composition, d’images, d’atmosphère. La puissance visuelle des descriptions du Londres sinistré, bombardé, délabré, que surplombent les quatre formidables pyramides des ministères dans les pages d’exposition, ou le charme bucolique du décor où Winston retrouve Julia – décor qu’il avait mystérieusement vu dans un rêve prémonitoire – sont autant d’éléments qui nous atterrent, nous charment, ou nous font rêver. Il y a une composante élégiaque rarement remarquée dans 1984. Parfois une dimension quasi fantastique. Bref, il était temps de rendre justice à ce texte d’un point de vue littéraire. D’en retrouver l’épaisseur. L’ambiguïté.

— Pouvez-vous expliquer votre choix de traduire au présent ce texte au passé ?

— L’écriture d’Orwell est nerveuse, son style dépouillé, incisif. Ses verbes d’action tiennent en une syllabe. Son vocabulaire peut être cru. Pour transmettre cette violence, de même que le côté ascétique de sa prose, j’ai pris le parti de renoncer au passé simple. En anglais, le prétérit exprime toute forme de récit – familier, oral, épique. C’est un temps qui n’est ni soutenu ni relâché, et toujours très spontané, contrairement au passé simple. Au bout d’une trentaine de pages, il m’est apparu que seul le présent de narration pouvait traduire cette urgence.

— Il y a, dites-vous, deux manières de retraduire « en fanatique ou en agnostique »…

— Retraduire en fanatique, c’est vouloir retrouver la vérité du texte en partant de l’idée qu’il existe une vérité ultime et unique, un peu comme un absolu divin. C’est d’ailleurs ainsi que s’aborde parfois la traduction d’un texte sacré. En agnostique, c’est-à-dire en reconnaissant que l’auteur lui-même ne possède pas cette vérité à lui tout seul puisqu’un texte est fait de sa production et de sa réception. Dans cette optique, le sens du texte se construit à chaque lecture successive – dont les traductions participent. Je travaille, pour ma part, en agnostique.

— Et comment voyez-vous cette idée que les traductions « vieillissent » ?

— Il semble admis qu’il y aurait d’un côté l’original, inaltérable, qui comporterait une fonction auto-régénérante, et de l’autre la traduction, où cette option n’aurait pas été prévue et qui prendrait la poussière… Allons au-delà de cette idée reçue. D’abord, rappelons qu’il y a des originaux qui vieillissent au gré des représentations. On dit que telle œuvre est « datée », que telle autre « n’a pas pris une ride ». Il s’agit en général du fond de l’œuvre plus que de sa forme, même si des entreprises novatrices hier sur le plan du style peuvent paraître dépassées aujourd’hui. Mais surtout, il convient, pour comprendre ce décalage apparent, d’interroger le statut d’une œuvre originale et celui de sa traduction. On oublie de dire que si on lit encore Racine, on l’enseigne à l’école avec une somme de notes et d’explications. La langue ne « vieillit » pas, elle évolue. Mais étant donné le caractère sacré d’une œuvre d’art dans nos sociétés, personne ne va s’aviser de réécrire Racine dans la langue du xxie siècle. Pas plus qu’on irait retoucher un tableau de Poussin ou du Lorrain pour en faire une œuvre plus compréhensible. L’original ne « vieillit » pas et devient un classique précisément par le regard porté sur lui au fil du temps, les commentaires, articles, thèses, parodies, transpositions dans d’autres médiums dont le cinéma. Et aussi par les traductions successives qui en mettent au jour la richesse. J’attends le livre numérique qui proposera l’original et ses traductions, sans parler de tous ces « autour » que Gérard Genette appelait les « paratextes ». […]

1984 en version originale (Secker & Warburg, 1949)

« He took down from the shelf a bottle of colourless liquid with a plain white label marked ­ VICTORY GIN. It gave off a sickly, oily smell as of Chinese rice-spirit. Winston poured out nearly a ­teacupful, nerved himself for a shock and gulped it down like a dose of medecine. Instantly his face turned scarlet and the water ran out of his eyes. The stuff was like nitric acid and morevoer, in swallowing it, one had the sensation of being hit on the back of the head with a rubber club. »

Avant (traduction d’Amélie Audiberti, Gallimard, 1950)

« Il prit sur l’étagère une bouteille d’un ­liquide incolore qui portait une étiquette blanche où s’inscrivaient clairement les mots “Gin de la Victoire”. Le liquide ­répandait une odeur huileuse, écœurante comme celle de l’eau-de-vie des Chinois. Winston en versa presque une pleine tasse, s’arma de courage pour supporter le choc et avala le gin comme une médecine. ­Instantanément son visage devint écarlate et des larmes lui sortirent des yeux. Le ­breuvage était comme de l’acide nitrique et on avait ­l’impression d’être frappé à la ­nuque par une trique en caoutchouc. »

Aujourd’hui (traduction de Josée Kamoun, Gallimard, 1950)

« Il prend sur l’étagère une ­bouteille de liquide incolore dont l’étiquette blanche indique ­ simplement Gin de la Victoire et qui exhale une odeur malsaine et grasse, comme celle d’un alcool de riz chinois. Il s’en verse une pleine tasse ou presque, se blinde au choc et la descend cul sec, comme on avalerait une purge. Aussitôt son visage s’empourpre et ses yeux larmoient. De la ­nitroglycérine, cette gnôle, un coup de trique sur la nuque. »

Entretien avec Florence Noiville

Le Monde des livres, 6 juin 2018

* FIN *

George Orwell revient au présent

Rendant au texte son étrangeté, sa plasticité et sa crudité, la nouvelle traduction du roman 1984 donne un nouveau souffle à sa puissance politique. Nous sommes tous complices de l’oppression, nous susurre Orwell d’une voix terrifiante.

Il faudrait sans cesse creuser sous les mots, ôter les amas de poussière qui nécessairement s’y agglomèrent, défaire les kystes et les plis formés par les ans, qu’on appellera mythes ou bannissements ; forer sous les couches d’interprétations et de malentendus pour réveiller une langue, qui, comme toute chose, se relâche si on ne la brusque pas.

1984, de George Orwell, présente un cas presque unique, celui d’un roman ayant créé, plus encore qu’un mythe, un patron historique, un anti-modèle de société auquel on ne cesse, universellement, de se référer. Un roman qui agit politiquement, et à rebours. Un roman qui, depuis des décennies, à chaque pic de fièvre ou de peur, à chaque fois que la réalité rattrape son retard sur la fiction, se hisse au sommet des meilleures ventes, notamment aux États-Unis 1, comme s’il détenait, seul, la clef du mystère ; en 2013, lorsque Snowden, d’un coup de pied, renverse la NSA et l’œil immense qu’elle promenait sur les citoyens américains (ainsi que dans le portable d’Angela Merkel) ; ou en 2016, à la suite de l’élection de Donald Trump et sa pratique exercée des « faits alternatifs », manipulation du passé si brillamment démontée dans le livre d’Orwell.

Pris à la gorge

 

1984 est toujours en avance sur nous. Il forme encore, en 2018, un phare inversé, notre horizon. Posséder toujours un coup d’avance sur l’Histoire est un privilège rare ; infléchir son cours encore davantage. Orwell y accède d’une prouesse qui éblouit à la relecture : évitant l’allégorie, qu’on penserait naturellement, après Kafka, plus apte à atteindre l’universel, il choisit de décrire de manière extrêmement précise et détaillée le fonctionnement d’un système politique donné (et proche, au premier abord, du stalinisme), lequel parvient à englober, dans sa spécificité, l’ensemble des dérives autoritaires, y compris, et c’est là sa plus grande subversion, celle des démocraties.

Tout ce qui a bâti le patron 1984, et que l’on croyait connaître par cœur, nous prend à la gorge comme la première fois : la brutale hiérarchisation sociale, la surveillance constante, les guerres que l’on mène pour détourner les regards, le « double­penser » (et la terreur enfantine du mensonge érigé en vérité), la marchandisation, la fiction comme moyen d’oppression, le sexe réprimé (« toutes ces marches au pas cadencé, ces ovations, ces drapeaux qu’on agite, ce n’est que du sexe qui a tourné à l’aigre »), la phénoménale vision d’une novlangue (qui devient, dans cette nouvelle traduction, le « néoparler ») effaçant les concepts et la pensée ; toutes les facettes du pouvoir permettant le contrôle des consciences, ce cauchemar absolu.

Complices de l’oppression

Orwell démonte un par un les mécanismes de l’aliénation, qui fonctionnent toujours sur les mêmes ressorts : isolement des individus, ignorance, haine, fabrique du bouc émissaire, et la guerre comme exutoire. Les deux ennemis à abattre sont le langage et le temps. « L’histoire s’est arrêtée. Il n’existe plus qu’un présent sans fin où le Parti a toujours raison. » Une fois que le langage a été vidé de son sens, et l’histoire de son contenu, le pouvoir peut s’exercer librement.

Nous sommes tous complices de l’oppression, nous susurre Orwell d’une voix terrifiante, la défaite se loge dans toutes nos petites compromissions avec le pouvoir, derrière la moindre lâcheté. 1984 n’est pas un lieu lointain ou une dystopie, il est là, nous l’habitons.

Ce terrible cri, Orwell le lance, et ce n’est pas la moindre des surprises, d’une voix métallique mais pour autant légère. Évitant tout symbole, tout sabot, il flotte, il cavale, il ne s’appesantit jamais. Ce rythme et cette élégance étaient déjà ce qui émerveillait dans Hommage à la Catalogne (1938), cet autre chef-d’œuvre du tournant du siècle, la guerre civile espagnole qui sera la grande désillusion politique d’Orwell et l’emmènera vers le pessimisme lucide de 1984.

Il y a quelque chose de fitzgeraldien dans sa manière de glisser sur le parquet, d’effleurer les personnages, d’esquisser un visage, une lumière, un dialogue. Ce monde si brutal et oppressant, il le construit par le charme, certes glacé, auquel se mêlent une âpreté, une écriture directe, sèche, sans fioritures, et cette double dynamique de diastoles et de systoles donne au roman son rythme et sa phénoménale montée en puissance dramatique.

Levier révolutionnaire

Ce sens de la justesse revêt bien sûr une dimension toute politique : la langue peut être un levier révolutionnaire si elle est utilisée dignement, nous dit Orwell, sans quoi elle devient cette chose molle et dangereuse qui nous écrase.

Comme le visage d’un ami dont on ne distingue plus les traits, on ne voit plus 1984, considérant dès lors qu’il n’est plus nécessaire de le lire. Cette nouvelle traduction, signée Josée ­Kamoun, nous convainc du contraire. Son coup d’audace ? Traduire au présent un texte écrit au passé, pour rendre la sensation de vitesse. Le récit reprend dès lors un élan et un rythme nouveaux. Réapparaît tout l’aspect proprement littéraire qui avait été balayé – on l’aurait été à moins – par la puissance politique de l’œuvre. Cette nouvelle traduction servira, on l’espère, à cela : rendre au roman son étrangeté, sa plasticité, sa crudité, tout le raffinement de la composition littéraire qui permet à la vision politique de décoller.

Mille teintes du roman ressurgissent à cette nouvelle lecture : un humour glaçant comme du métal, un onirisme constant, toujours à la lisière de la terreur, cette sensation qui s’en dégage de monde mi-rêvé, mi-vécu, le rôle extrêmement trouble du bourreau, également sauveur, et qui apparaît d’abord en rêve, la sensualité qui affleure dans l’ombre, une grande étude du corps, qui passe par mille états et sur lequel s’exerce l’aliénation, et enfin la plus terrifiante description de la torture qui soit – matrice, comme l’ensemble du roman, de tout un demi-siècle d’imaginaire.

La voix d’Orwell est si lucide et maîtrisée qu’elle semble proche de l’extase, de la folie, ou de la mort. Affaibli, atteint de tuberculose, Orwell meurt en janvier 1950, sept mois après la publication de 1984, nous laissant seuls avec, sur les bras, ce terrible présent.

Pierre Ducrozet (écrivain)
Le Monde des livres, 6 juin 2018

Édité chez Grasset et Actes Sud, l’écrivain Pierre Ducrozet décroche en 2017 le Prix de Flore, fondé en 1994 par Frédéric Beigbeder, décerné en novembre café parisien éponyme.

* FIN *

1984, une pensée qui ne passe pas

Il était temps de retraduire 1984. Si la traduction de Josée Kamoun donne enfin au livre une allure de roman, elle ne rend toujours pas compte entièrement de sa puissance de pensée. Elle l’obscurcit même parfois. Cette nouvelle traduction est un événement : le monde littéraire français reconnaît enfin ce livre comme un authentique roman, une qualité qui lui avait été jusqu’ici régulièrement déniée (notamment par Milan Kundera dans Les Testaments trahis). La traduction de 1950 par Amélie Audiberti (réimprimée à l’identique jusque dans ses erreurs les plus grossières et les plus faciles à corriger : chiffres faux, répliques manquantes, contresens patents) porte la marque de ce déni : elle est le plus souvent honnête, parfois judicieuse et inventive, mais elle reste globalement terne, monocorde, corsetée, souvent embarrassée.

Rompue à Jack Kerouac, Philip Roth et quelques autres, Josée Kamoun fait exploser la gangue : tout le livre passe au présent, les phrases gagnent un rythme, les personnages prennent vie et voix, les corps et les décors sont là. Les dialogues notamment trouvent tout leur relief. Julia parle comme une jeune femme décomplexée d’aujourd’hui et ses conversations politico-amoureuses avec Winston sur la vie qu’ils ont, et celle qu’ils n’auront pas, deviennent des moments forts. La trouble zone d’échange par-delà la torture entre le commissaire politique et l’intellectuel dissident est rendue crédible. Les rêves-souvenirs de Winston touchant à sa mère, qui sont un leitmotiv du roman, prennent une force poétique qui les rend réellement émouvants. Mais quand Josée Kamoun entreprend de retraduire les concepts-clés du livre – ceux qui sont entrés dans la langue commune, et que des millions de lecteurs se sont appropriés –, il lui arrive de passer à côté et d’obscurcir lourdement la pensée du roman.

L’échec est flagrant avec la « Police de la pensée [Thought Police] » devenu la « Mentopolice » pour des raisons purement esthétiques : « “Thought Police” est une expression très compacte, déclare la traductrice ; “Police de la pensée” était trop souple. » Soit. Mais que vient faire ici le mental ? (Sous réserve que, chez le lecteur qui découvrirait 1984 dans cette traduction, « mento- » n’appelle pas « mentir » plutôt que « mental », lui faisant interpréter « mentopolice » comme la « police du mensonge » ! La confusion serait totale. Or il n’y a aucune indication pour l’en détourner.) La police en question ne traque pas le mental, encore moins les mentalités ou le psychisme. Elle traque des pensées, celles qui sont non conformes : par exemple, que « l’Océanie n’a pas toujours été en guerre avec l’Eurasie », qu’« à telle date l’ex-dirigeant Rutherford était à Londres et non à l’étranger », que «  deux et deux font quatre ». Ces pensées criminelles sont des crimes-de-pensée (thoughtcrimes). Pas du tout des « mentocrimes » (comme les rebaptise la traduction), des crimes mentaux, psychiques, subjectifs. Ces pensées, au contraire, existent objectivement ; elles sont communicables et partageables ; elles peuvent circuler sous forme d’écrits, de paroles, ou simplement loger dans une tête. Elles ont une vie qui leur est propre. Parfois elles s’imposent à l’esprit, quand on est témoin d’un événement, quand on a une photo dans la main, quand on raisonne. On peut lutter contre elles, tenter de les repousser ; mais souvent elles reviennent malgré soi, jusque dans le sommeil.

Pour échapper à la Police de la Pensée, les membres du Parti doivent contrôler leurs pensées, devenir en quelque sorte les policiers d’eux-mêmes. Ils pratiquent en virtuoses la technique d’auto-manipulation des pensées : doublethink. Ici, José Kamoun a judicieusement modifié la traduction reçue : non plus « la doublepensée », mais « le doublepenser » ; c’est en effet une pratique, une activité permanente. Mais avec « mentopolice », elle a perdu le lien entre ce contrôle interne (le doublepenser) et le contrôle externe (la police) alors qu’ils s’appliquent l’un et l’autre aux mêmes pensées. La cohérence du roman en souffre : c’est pour avoir obstinément refusé le double penser que Winston le dissident se retrouve dans les caves de la Police de la pensée, où l’un de ses chefs, O’Brien, le contraindra, par la torture et des arguments philosophiques, à double penser.

La décision de substituer « néoparler » à « novlangue » pour traduire « Newspeak » n’est guère plus défendable. Le Newspeak n’est pas du tout un parler. D’abord, il s’écrit. Et surtout il n’émane pas de la libre créativité d’une communauté qui ajusterait une langue standard répandue aux formes de vie qui lui sont propres. Fabriqué de toutes pièces par des experts sur ordre du Parti, le Newspeak est la quintessence de la langue de bois. Il est bien une langue, avec un vocabulaire, des règles de grammaire et un dictionnaire. Il est, dit le roman, « la langue officielle de l’Océanie », même si c’est « la seule langue au monde dont le vocabulaire rétrécit chaque année ». Certes, aucune littérature ne pourra voir le jour dans cette langue-là. Mais précisément, c’est le but : détruire méthodiquement la langue naturelle pour en produire une autre, totalement artificielle, afin de « rétrécir le champ de la pensée ». La traduction par « néoparler » passe à côté : elle détourne l’attention de cet enjeu crucial qu’est, pour Orwell, la relation entre langue et pensée. Le novlangue (appelons-le par son nom) est un ersatz de langue. Une pseudo-langue si l’on veut. Mais c’est bien dans cette langue totalitaire que les habitants de l’Océanie vont devoir désormais et parler et penser.

L’écart entre les préoccupations de la traductrice et la pensée du roman apparaît clairement dans une page cruciale : « Avec le sentiment […] d’énoncer un axiome capital, [Winston] écrit : “La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Qu’elle soit accordée, et le reste suivra.” » Mais dans l’original, la dernière phrase est : « If that is granted, all else follows. » Donc pas « elle », mais « cela [that] ». L’erreur est évidente : ce n’est pas la liberté qui doit être accordée, comme le voudrait Josée Kamoun, mais l’axiome – l’axiome qui pose « que la liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre ». La précédente traductrice l’avait compris.

Cette erreur sur un pronom est lourde de conséquences. Dans la nouvelle traduction, on n’a guère plus ici qu’une banalité : confronté à la propagande et aux mensonges du régime, le dissident revendique la liberté de dire ce qui est vrai ; par là, il affirme un droit, et ajoute que, si celui-ci est reconnu, quelque chose comme une révolution s’ensuivra. Mais ce qu’Orwell a écrit (et fait écrire à Winston) est quelque chose de très différent, plus original, plus fort, et bien plus dérangeant : il définit la liberté par l’accès à la vérité ; si la vérité disparaît, la liberté meurt.

Winston ne revendique rien. Dans le monde de contrôle parfait et de terreur où il vit, cela n’aurait aucun sens. Son dernier espace de liberté, ce sont « quelques centimètres cube au fond de son crâne ». Mais le pouvoir totalitaire veut s’en emparer. Il dispose pour cela d’une arme absolue : détruire tout rapport à la vérité dans l’esprit du dissident. Car tant que celui-ci continue de tenir pour vrais les constats qu’il tire de son expérience et les jugements qu’il tire de sa raison, le pouvoir totalitaire reste impuissant ; aucun pouvoir ne peut changer ce qui est vrai. Pour envahir l’esprit du dissident, il faut qu’il brise son rapport au vrai : qu’il le rende capable de croire que deux et deux peuvent faire cinq, trois, ou soixante-dix-neuf. 1984 est l’histoire de ce combat. Mais ce lien essentiel entre vérité et liberté, combien de philosophes aujourd’hui sont-ils prêts à le reconnaître et surtout à en tirer les conséquences ?

Ces failles de la nouvelle traduction sont un symptôme de l’état de la réception d’Orwell en France : il n’y est toujours pas reconnu comme un penseur de premier plan. Depuis des décennies, les meilleurs philosophes anglophones débattent de ses idées : Martha Nussbaum, Judith Sklar, James Conant 2, Richard Rorty, Michael Walzer, etc. En France, un jugement asséné par Marcel Gauchet résume la situation : « 1984 est un livre admirable pour frapper les imaginations, mais une piètre contribution à l’intelligence du phénomène qu’il dénonce 3. » Après soixante-huit ans de mépris, 1984 vient d’être reconnu chez nous comme un vrai roman. Quand sera-t-il enfin reconnu comme l’œuvre d’un vrai penseur ?

Jean-Jacques Rosat
En-attendant-nadeau, 5 juin 2018

 

Attaché à la chaire de philosophie du langage et de la connaissance de Jacques Bouveresse au Collège de France (1995-2010), ancien directeur et fondateur de la collection « Banc d’essais » aux éditions Agone, Jean-Jacques Rosat est notamment l’auteur de Chroniques orwelliennes, Collège de France, « Philosophie de la connaissance », 2013.

* FIN *

Sur les traces de George Orwell
avec Josée Kamoun et Frédérick Lavoie

Sur les ondes… La traductrice Josée Kamoun et l’écrivain et journaliste Frédérick Lavoie sont les invités de Christophe Ono dit Biot à l’occasion de la parution de la nouvelle traduction de 1984 de George Orwell (Gallimard) et de Avant l’après : voyages à Cuba avec George Orwell » (La Peuplade). Aujourd’hui une émission consacrée à la façon dont vit encore parmi nous l’un des écrivains du xxe siècle à la fois le plus en vue et le plus mal vu ! Ou plutôt grossièrement vu. Qui ? George Orwell, l’auteur de La Ferme des animaux, d’Hommage à la Catalogne, et surtout de 1984, œuvre souvent réduite à une surface de projections pour réalités politiques assez diverses, et qui se trouve faire une réapparition fracassante dans le paysage littéraire contemporain à la faveur d’une nouvelle traduction. La première traduction, en français, depuis celle de 1950 par Amélie Audiberti, et dont nous avons ici la maîtresse d’œuvre, José Kamoun. À la faveur, aussi, d’un étonnant voyage à Cuba, accompli par un jeune homme, Frédérick Lavoie, à l’occasion d’une nouvelle traduction, là aussi, de 1984, lancée à la Havane en février 2016 – décision surprenante puisque 1984 dénonce les rouages d’un système totalitaire dans lequel le mot « liberté » est en passe d’être rayé des dictionnaires… Ça s’intitule Avant l’après, voyages à cuba avec George Orwell, et c’est aux éditions La Peuplade, maison d’édition basée au Québec.

Nouvelle traduction de 1984

Josée Kamoun est donc l’auteure d’une nouvelle traduction de 1984, le chef-d’œuvre de George Orwell publié en 1949, dystopie inquiétante censée raconter, en 1984, un continent que l’on appelait avant elle l’Oceania, comprenant notamment la Grande-Bretagne où règne ce qu’on appelait avant elle l’Angsoc, et qu’elle traduit par Sociang. Orwell disait Ingsoc, le socialisme anglais, antithèse du socialisme démocratique dont rêvait le romancier. Dans ce système totalitaire, toutes les pensées sont minutieusement surveillées, et d’immenses affiches sont placardées dans les rues, indiquant à tous que Big Brother les regarde, « Big Brother is watching you ». Je rappelle pour ceux qui auraient hiberné depuis soixante-dix ans qu’on y suit la tentative de résistance à ce régime d’un fonctionnaire de trente-neuf ans, puis son échec, broyé, rééduqué par le système plus fort que lui, broyé comme Julia, la jeune femme qu’il aimait et qu’il reniera, la trahison de l’amour qu’il a pour elle étant vu comme une preuve de loyauté exigée par le système. La nouvelle traduction de Josée Kamoun est passionnante, décapante, elle suscite aussi pas mal de questions, rappelons qu’elle est aussi, entre autres, l’auteure de la nouvelle traduction de Sur la route de Jack Kerouac, de Richard Ford et de Philip Roth. Dans son 1984, il n’y a plus de « novlangue » mais un « néoparler », il n’y a plus de « police de la pensée » mais une « mentopolice », en revanche il y a toujours un « Big Brother »…

Frédérick Lavoie est né au Quebec en 1983, on lui doit de grands récits de reportage comme Allers simples : aventures journalistiques en Post-Soviétie, mais aussi Ukraine à fragmentation. C’est vers les Caraïbes qu’il a décidé d’aller pour écrire ce nouveau livre, Avant l’après, voyages à cuba avec George Orwell, à Cuba plus exactement, où il enquête sur une nouvelle traduction de 1984, qui n’est pas celle de Josée Kamoun, mais qui l’a intrigué…

Merci à tous les deux de participer à cette émission. Il se trouve que ces deux livres sortent au même moment, alors que le mot « orwellien » se répand comme une traînée de poudre. Qu’il s’agisse de l’hyperconnexion liée aux réseaux sociaux et aux colossales données qu’ils détiennent, qu’il s’agisse de la notion de « vérité alternative » ou de fake news, on peut s’interroger sur ce qui fait la puissance d’une telle œuvre qui ne cesse d’être légitimée par l’époque…

EXTRAITS

« On ne traduit pas des mots, on traduit des effets », Josée Kamoun

« La phrase orwellienne est une flèche qui va droit au but », Josée Kamoun

« J’ai découvert en Orwell une espèce de boussole morale », Frédérick Lavoie

« Orwell est un intellectuel qui sait mettre les mains dans le cambouis », Frédérick Lavoie

« Le Temps des écrivains »

Émission de Christophe Ono-dit-Biot
France culture, 2 juin 2018

* FIN *

1984 à l’indicatif présent

C’est l’un des romans les plus traduits et retraduits de la littérature anglo-saxonne, avec plus de soixante-cinq langues au compteur. Depuis la parution originale de 1984 il y a près de sept décennies, des millions de lecteurs ont frémi en suivant la descente aux enfers de Winston Smith, fonctionnaire au ministère de la Vérité (ou « Miniver » en novlangue) qui, par une journée froide et claire d’avril, entame l’écriture d’un journal intime dans lequel il confie sa haine de Big Brother, le guide suprême et omniscient du Parti.

En Océania totalitaire, Winston le sait bien, son « crimepensée » lui vaudra tôt ou tard d’être arrêté par la Police de la pensée afin d’être rééduqué ou « vaporisé ».

Jusqu’à maintenant, les lecteurs francophones n’avaient pu découvrir le monde dystopique imaginé par George Orwell qu’à travers une seule traduction, parue chez Gallimard en 1950 et sans cesse rééditée. Pour une raison qui demeure inconnue, la traductrice Amélie Audiberti avait choisi de conserver en anglais le Big Brother de la version originale, pourtant devenu Gran HermanoGroßer BruderWielki Brat et Büyük Birader dans d’autres langues.

La force du propos d’Orwell et son actualité sans cesse renouvelée, du stalinisme aux « faits alternatifs » de Trump et sa bande, ont fait en sorte qu’on s’est peu attardé à la qualité littéraire de la traduction d’Audiberti. Or, en y regardant de plus près, elle apparaît plutôt bancale et truffée d’inexactitudes et d’approximations.

Alors que l’œuvre d’Orwell s’apprête à entrer dans le domaine public en France en 2020 (elle l’est déjà au Canada depuis 2001, mais aucun éditeur québécois n’a semble-t-il saisi l’occasion pour la rééditer), Gallimard a voulu prendre de l’avance sur ses concurrents en offrant une nouvelle traduction.

Dans son appartement lumineux du XVIIIe arrondissement de Paris, la traductrice Josée Kamoun, à qui a incombé la tâche de revisiter le classique, raconte s’être résignée très tôt à conserver le Big Brother de sa prédecesseure. Le personnage était trop ancré dans l’imaginaire collectif pour soudainement se transformer en Grand Frère. « Je savais que ça ne passerait plus. »

Big Brother est toutefois demeuré le seul intouchable d’une traduction à l’autre. Dans le 1984 de Kamoun, Winston Smith travaille désormais au « Minivrai » et habite en « Océanie », où son « mentocrime » risque d’être puni par la « Mentopolice », dont la tâche est de s’assurer que les membres du Parti respectent les principes du « Sociang » (et non de l’« Angsoc »).

De la novlangue au néoparler

Quant à la novlangue d’Audiberti, Josée Kamoun s’est permis de la rebaptiser « néoparler ». Le souci d’exactitude a primé l’usage devenu courant du terme, principalement pour parler de la langue de bois des politiciens et autres décideurs. « Si Orwell avait voulu créer la Newlang, il l’aurait fait. Mais il a créé le Newspeak, qui n’est pas une langue mais une anti-langue. Il savait ce qu’il faisait », justifie celle qui a plus d’une cinquantaine de traductions à son actif, dont plusieurs romans de Philip Roth, de John Irving et de Virginia Woolf.

Autre choix audacieux de Josée Kamoun : celui de narrer l’action au présent, un temps qui, selon elle, reproduit mieux l’effet de la version originale anglaise, pourtant écrite au passé. « Le traducteur est là pour traduire un effet, et non pas simplement des mots, explique l’enseignante de littérature et de traduction à la retraite. En anglais, le prétérit n’est pas un temps pompeux, contrairement au passé simple en français. C’est un temps ordinaire qu’on peut emprunter dans la langue parlée. »

Dans la traduction de Josée Kamoun, les membres du Parti ne se vouvoient plus mais se tutoient, comme il était de mise entre camarades communistes à l’époque. Et Big Brother interpelle maintenant les citoyens d’Océanie à la deuxième personne du singulier. « Tu as beaucoup plus peur s’il TE regarde que s’il VOUS regarde », souligne la traductrice.

Le corps dans tous ses états

Lorsque Josée Kamoun a lu pour la première fois 1984 au début de la vingtaine, la dystopie d’Orwell l’a « envoyée au tapis », se souvient-elle. « Ce livre va chercher nos angoisses les plus primaires, comme celles d’être kidnappé ou torturé. » En s’appropriant le texte pour mieux le traduire, elle dit avoir décelé une « colonne vertébrale » rarement ou jamais abordée dans les analyses qui ont été faites du roman : le thème du corps.

« Winston représente cette conscience vulnérable, cette fragilité humaine qui passe par le corps. Il n’a que 39 ans, mais déjà, il est cuit. Il a un ulcère à la cheville, il ne peut plus toucher le bout de ses orteils. Tout est moche, tout pue autour de lui. Et voilà que par son geste de résistance [l’écriture de son journal], il enclenche un nouveau rapport au corps. Avec [son amante] Julia, il connaît l’explosion des sens. Tout d’un coup, le corps existe. Non seulement on fait l’amour, mais on mange du vrai chocolat, on boit du vrai café, et ça sent tellement bon qu’il faut fermer la fenêtre pour ne pas attirer l’attention. Après son arrestation, il subit toutes sortes de coups et d’électrochocs. Il n’habite plus du tout son corps. Puis, on le remplume afin de le rééduquer. Mais tout ce qui était désiré et désirable chez lui a disparu, comme l’appétit de vivre. C’est le corps de la trahison. »

En exposant les joies et les souffrances physiques qui résultent des choix politiques d’un citoyen dans un système totalitaire, George Orwell rappelle qu’au-delà de notre volonté et de nos convictions les plus fortes, « l’homme, c’est d’abord un corps ».

Frédérick Lavoie 
Le Devoir, 2 juin 2018

 

Journaliste, Frédérick Lavoie est aussi l’auteur d’Avant l’après : voyages à Cuba avec George Orwell (La Peuplade), qui scrute les transformations cubaines par le prisme de 1984.

* FIN *

C’est Orwell qu’on ressuscite

Gallimard publie une nouvelle traduction du chef-d’œuvre de George Orwell, 1984. Josée Kamoun explique ses choix stylistiques et sémantiques.

C’est un petit événement qui change tout : la perception qu’on a d’un chef-d’œuvre. Quoi donc ? La nouvelle traduction de 1984, de George Orwell, par Josée Kamoun, traductrice de Richard Ford, de Philip Roth depuis Pastorale américaine et du mythique rouleau original de Sur la route, de Jack Kerouac. Longtemps, en effet, les Français ont lu la terrible aventure de Winston Smith, Julia, O’Brien et Big Brother dans la traduction d’Amélie Audiberti, qui datait de 1950. C’était fort, parce qu’Orwell est fort, mais imprécis. Un peu ampoulé, surtout, et Orwell n’écrit pas ampoulé. « Il ne s’agissait pas de dépoussiérer une traduction, explique Josée Kamoun, mais de restituer le style d’Orwell, dans son dépouillement et sa violence. Ce texte est une lame acérée ; j’ai retiré le papier bulle. » Si elle a gardé l’appellation « Big Brother » (une exception française – tous les autres pays ayant traduit par « grand frère », une « référence au communisme qui n’est plus aujourd’hui comprise », dit-elle), elle a préféré le présent à l’imparfait et, à « novlangue », « néoparler ». « Orwell dit “newspeak”, explique-t-elle, il aurait dit “newlanguage” s’il avait voulu parler d’une langue, mais le newspeak n’est pas une langue, c’est un virus introduit à l’intérieur de la langue pour la détruire. » La traduction de Josée Kamoun permet, surtout, de percevoir enfin en français la dimension charnelle de 1984. Dans la bouleversante scène d’amour de la « contrée dorée », elle redonne à Julia, l’héroïne, toute la force de son « jeune corps puissant, désarmé dans le sommeil ». Bref, c’est le merveilleux romancier Orwell, souvent éclipsé par son engagement politique, que cette traduction ressuscite.

Christophe Ono-dit-Biot, Le Point, 1er juin 2018

* FIN *

De « novlangue » à « néoparler » : pourquoi j’ai retraduit 1984 de George Orwell

Au risque de choquer les puristes, Josée Kamoun ose moderniser le terrifiant chef-d’œuvre de George Orwell. Elle s’en explique.

Qu’est-ce qui rendait nécessaire la retraduction de 1984, de George Orwell?

Je pense que les retraductions sont nécessaires de toute façon. On ne se demande pas pourquoi il faut remettre une pièce en scène. La retraduction s’apparente à ça. À la remise en scène, à la remise en jeu du texte. Donc par principe, il est bon de retraduire. La deuxième raison, c’est qu’aucune retraduction n’avait été tentée depuis la première traduction du texte en français, en 1950 [par Amélie Audiberti]. La langue a évolué. Mais aussi la connaissance du lecteur du monde décrit par Orwell. À un moment donné, Winston entre dans un pub. La traductrice de l’époque écrit : « Il entra dans un bistrot. » En effet, le terme « pub » n’était pas très familier pour les Français en 1950. En revanche, si vous traduisez aujourd’hui par « bistrot », une image va apparaître dans l’esprit du lecteur, mais ce ne sera pas la bonne. C’est bien d’un « pub » qu’il s’agit.

Quand vous avez commencé à traduire le texte, votre objectif était d’établir une nouvelle version de référence ?

C’est la question que j’ai posée à l’éditeur, question que j’avais d’ailleurs posée au moment de la retraduction de Sur la route de Kerouac. 1984 va tomber dans le domaine public, et d’autres traductions vont fleurir. Il est d’ailleurs très sain, vital même, de pouvoir entendre résonner cette œuvre fondamentale de plusieurs manières. J’ai donc demandé : « Cette traduction, vous la voulez comment ? » Comme on m’a laissé beaucoup de champ, j’ai finalement été vers quelque chose d’assez expérimental.

« Police de la pensée » vs « Mentopolice ». C’est presque une nouvelle lecture…

Oui, il fallait apporter quelque chose qui manquait à la précédente traduction. Celle-ci ne rendait pas du tout compte de cette écriture froide, au scalpel, qui est si caractéristique du style d’Orwell. J’ai donc tendu vers une sorte d’ascèse pour me couler au maximum dans ce verbe coupant. Je devais éviter toute fioriture. C’était un travail de dépouillement.

Vous gardez, dans votre traduction, l’expression « Big Brother », mais vous introduisez le « néoparler ». Pourquoi ?

Orwell est très précis. S’il avait voulu dire « new language », il aurait dit « new language ». Mais il dit « new speak ». J’adore l’expression « novlangue », qui est passée dans le langage courant. Mais il ne s’agit pas d’une langue. Surtout pas d’une langue. C’est un virus introduit dans une langue qui la détruit de l’intérieur. De même, j’ai créé « mentopolice » parce que « thought police » est une expression très compacte. « Police de la pensée » était trop souple pour « thought police ».

Quand on lit votre traduction, on est surpris de découvrir que, loin d’être seulement un livre politique, 1984 est un roman à suspense.

Oui, le suspense est omniprésent. D’autant que le lecteur ne met pas beaucoup de temps à comprendre que tout va se terminer dans les geôles du « ministère de l’Amour ». Et pourtant, le livre se lit avec un nœud dans le ventre. Jusqu’à cette phrase, « Il aime Big Brother », qui vous met au tapis. Je voulais restituer cet effet de terreur. Ce caractère central et centralisé de la peur. C’est la raison pour laquelle j’ai changé de temps. Je n’ai pas employé le passé simple. Je l’ai fait pendant cinquante pages, mais ça ne fonctionnait pas. Je n’arrivais pas à rendre l’effet du texte. J’ai donc essayé avec le présent. Et là j’étais terrorisée moi-même.

L’univers orwellien a été très pillé par les films, les séries, l’actualité même. Est-ce que l’œuvre garde malgré tout son caractère imparable ?

Orwell a été pillé en effet. Récupéré. Quand on regarde ce qui se passe en Chine, avec ce permis de vivre à points, on est chez Orwell. Mais si l’œuvre se lit avec un bonheur inaltéré, c’est parce qu’elle est littéraire, poétique parfois. De nombreux aspects du livre restent à explorer, comme la représentation du corps, par exemple. Au début, le corps est chétif dans un monde frappé de pénurie, dans un Londres en noir et blanc. Puis l’univers devient chromatique avec l’arrivée de Julia, avec les friandises qu’elle apporte, du vrai café, du vrai chocolat. C’est la revanche du corps, de la couleur, des sens. Et on passe au corps torturé, drogué, dans l’univers blanc, monochrome du ministère de l’Amour. À la fin, le corps se remplume, mais il est devenu alcoolique, empâté. Il y a donc toute une stratégie complexe et fascinante. Et l’on en parle très peu. Comme on parle très peu du caractère élégiaque de l’évocation de Londres, de ses faubourgs populaires. Ou encore du caractère fantastique de l’œuvre. Donc il y a tout ce qu’on sait, tout ce qui a fait la popularité récente du livre, avec notamment les fake news et la perte de la vie privée, mais il y a aussi le reste, et ce reste, il est proprement littéraire. C’est pourquoi l’œuvre est irréductible au pillage légitime, et pourquoi pas fécond, qui a pu en être fait.

Didier Jacob
L’Obs, 27 mai 2018

* FIN *

1984 de George Orwell

La traductrice Josée Kamoun transpose l’œuvre visionnaire d’Orwell de l’imparfait au présent. Et la rend plus actuelle et plus glaçante que jamais.

La généralisation de la vidéosur­veil­lance et de l’hyperconnexion, les révé­lations du lanceur d’alerte Edward Snowden sur les captations de données et les écoutes menées par la NSA, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche et, dans son sillage, le sur­­gis­sement du frauduleux con­cept de « fait alternatif »… La marche du monde sem­ble œuvrer à faire de George Orwell (1903-1950), plus de soixante ans après sa mort, notre con­temporain capital, et de sa glaçante œuvre 1984, plus que jamais, un bréviaire pour notre temps. « Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, cha­que mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le tota­litarisme, et pour le socialisme démo­cratique tel que je le conçois », soulignait Orwell, dans Pourquoi j’écris, en 1946 – au moment même où il concevait le projet de 1984. Voulu par l’écrivain et intellectuel anglais comme une dénonciation du totalitarisme soviétique, le roman n’a cessé depuis lors de transgresser, d’outrepasser le dessein initial de son auteur, pour résonner dans notre époque – notre monde orwellien, donc – comme une allégorie prophétique, une dystopie visionnaire.

On lisait jusqu’alors en France l’histoire de Winston Smith, employé au ministère de la Vérité dans l’empire Océania, plus précisément à Londres – une ville défaite, en ruine, inspirée à Orwell par…

Nathalie Crom, Télérama, 22 mai 2018

* FIN *

Josée Kamoun, traductrice :
« 1984 est véritablement une œuvre littéraire,
et non un simple manifeste antitotalitaire »

Pour Josée Kamoun, « une traduction est forcément partielle et partiale ». Elle propose donc une nouvelle version du célèbre roman d’anticipation de George Orwell : plus incarnée et plus effroyable que la première. Publié aux éditions Gallimard, son 1984 sera disponible en librairie à partir du jeudi 24 mai.

On lisait jusqu’à présent en France 1984, le chef-d’œuvre de George Orwell, paru en 1949, dans la traduction qui en avait été faite un an plus tard. La très talentueuse Josée Kamoun nous offre aujourd’hui une version nouvelle de l’histoire de Winston Smith, employé au ministère de la Vérité dans l’empire Océania. Une version plus incarnée et plus effroyable que jamais. Au cœur de son parti pris de traduction, Josée Kamoun a posé la décision audacieuse d’abandonner la narration à l’imparfait pour conduire le récit au présent. Et de restituer à l’univers de l’écrivain britannique sa dimension poétique. Ce 1984 nouveau cru sera disponible en librairie le jeudi 24 mai. La traductrice nous explique sa démarche.

Nathalie Crom, Télérama, 22 mai 2018

* FIN *

Sous l’œil de George Orwell

Publié en 1949 en Angleterre et en 1950 chez Gallimard, 1984 paraît dans une nouvelle traduction. L’occasion d’évoquer un auteur inclassable qu’admirait Simon Leys.

En France, où ils ont longtemps été tenus à distance par les intellectuels et les gens de lettres, les livres de George Orwell n’ont pas été immédiatement traduits avec tout le soin requis. Comme tant de textes relégués à la littérature de genre et aux banlieues de la création, leurs titres originaux n’ont pas toujours été respectés. Down and Out in Paris and London (1933), Keep the Aspidistra Flying (1936), Homage to Catalonia (1938), Coming Up for Air (1939) et Animal Farm (1945) ont d’ailleurs dû être retraduits par les éditions Champ libre, l’éditeur de Guy Debord, dans les années 1981-1983.

C’étaient les débuts du premier septennat de François Mitterrand, au moment du virage techno-marchand de la gauche – et de la révolution thatchéro-reaganienne du RPR désormais placé sous le contrôle idéologique d’Alain Juppé. Les éditions Balland venaient de publier la traduction de George Orwell, une vie, de Bernard Crick. Le cher et vieux pays se préparait des lendemains difficiles. Serge July et Laurent Joffrin n’allaient pas tarder à proclamer « Vive la crise ! » en une de Libération. Une manière de dire « LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE », comme il est écrit sur la façade du ministère de la Vérité dans le roman de George Orwell qu’on faisait lire aux lycéens. À la veille de 1984, on commençait doucement à prendre ce texte au sérieux sur les rives de la Seine. Dans le poste, Annie Lennox chantait Sexcrime pour accompagner le film appliqué et un peu emprunté de Michael Radford adapté du chef-d’oeuvre de George Orwell – le long-métrage fidèle à l’esprit de Nineteen Eighty-Four, c’est Brazil, de Terry Gilliam.

« Big Brother », « novlangue », « Police de la Pensée », « surveillance généralisée » : on pressentait, sans pouvoir le dire exactement, qu’il y avait du vrai dans les visions de l’écrivain mort de tuberculose le 21 janvier 1950, à l’âge de quarante-six ans. C’est à cette époque que l’essayiste belge Simon Leys a fait paraître Orwell ou l’horreur de la politique, un texte qui a renouvelé de manière définitive la perception du romancier britannique en France. Aux esprits forts qui regardaient l’auteur de 1984 comme un excentrique ou un écrivain de science-fiction, il démontrait, en relisant scrupuleusement les quatre volumes de The Collected Essays, Journalism and Letters, publiés à Londres chez Secker & Warburg entre 1968 et 1970, qu’on n’avait pas affaire à un bricoleur de tracts politiques mais à un penseur majeur de la catastrophe totalitaire du xxe siècle – avec une ouverture méconnue sur la camaraderie, la vertu, le courage, la douceur, la liberté et la retenue des gens ordinaires qu’il avait nommée « common decency » dans une façon de « roman sans fiction » intitulé Le Quai de Wigan en 1937, sans doute son plus grand texte, le plus engagé politiquement : à lire immédiatement ! La lutte antitotalitaire de George Orwell avait fait oublier sa conviction socialiste : Simon Leys la remettait en pleine lumière. Onze ans plus tard, le philosophe Jean-Claude Michéa continuait le combat dans Orwell, anarchiste tory, en décrivant le romancier de 1984 comme « un révolutionnaire intransigeant, un ennemi lucide de toute oppression totalitaire, et un homme dégagé de ces illusions “progressistes” et “modernistes” au nom desquelles s’accomplit présentement la destruction du monde ». […]

George Orwell, c’est beaucoup plus que La Ferme des animaux et 1984. Respectivement publiés à Londres en 1945 et 1949, immédiatement traduits en France – maladroitement pour le premier, très bien pour le second -, ces deux chefs-d’oeuvre de lucidité inquiète qui sont la fleur et le fruit d’une longue route d’homme, d’un héroïque parcours de pensée. Dans le fond, il faudrait les lire après avoir lu tout ce qui précédait. Car tout est bon, chez Orwell, et notamment les quatre volumes de ses Essais, articles, lettres, enfin traduits, monument éditorial accueilli dans la presse française par un silence étourdissant. « Orwell a consacré une part très importante de son activité au journalisme, me confiait naguère Simon Leys dans ces colonnes. » Comme d’autres grands écrivains qui ont également été de superbes journalistes, je pense encore une fois à Bernanos, mais aussi à Chesterton. Il pose ainsi un problème particulier pour les lecteurs pressés qui, à côté de ses ouvrages majeurs, sont trop souvent tentés de négliger la masse énorme et diverse de ses articles et autres écrits de circonstance. En fait, il a semé son génie partout : plongez au hasard, vous pêcherez souvent des perles dans les coins les plus inattendus.

On s’interroge sur la nouvelle traduction de 1984 qui paraît chez Gallimard. Celle d’Amélie Audiberti, publiée en 1950, était-elle fautive ? Je ne l’ai jamais entendu, même de lecteurs à la dent dure. Et j’ai beau être très, mais vraiment très mauvais en anglais, quand je lis « It was a bright cold day in April », à la première page de mon petit volume de 1984 dans la collection Penguin Books, il me semble qu’Amélie Audiberti est plus juste lorsqu’elle transcrit « C’était une journée d’avril froide et claire » que Josée Kamoun avec « C’est un jour d’avril froid et lumineux ». En anglais, le prétérit est la forme verbale du passé, non ? La nouvelle traductrice a fait un choix étrange. C’est ainsi, à la toute fin du roman, que le fameux « I loved Big Brother » devient « Il aime Big Brother »…

Toute nouvelle traduction d’un classique – un livre dont tout le monde parle mais que personne n’a lu – a le don de le remettre en lumière. Méritoire, l’exercice apparaît cependant un peu vain dans le cas de 1984. Dans l’épaisse nuit du siècle, la seule urgence est de lire enfin sérieusement les Essais, articles, lettres, traduits en français par Anne Krief, Michel Pétris, Bernard Pecheur et le regretté Jaime Semprun 4. Coéditée par Ivrea et l’Encyclopédie des nuisances, c’est la traduction française de The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell.

Sébastien Lapaque
Le Figaro, 17 mai 2018

* FIN *

1984 d’Orwell :
une nouvelle traduction plus glaçante

Le succès de librairie de l’auteur britannique reparaît aux éditions Gallimard. Cela faisait 68 ans que la publication française n’avait pas été revue. Écrite au présent, cette version a pour ambition de « restituer la terreur dans toute son immédiateté ».

Publié en français pour la première fois il y a près de 70 ans, le chef-d’œuvre de George Orwell 1984 reparaît jeudi chez Gallimard dans une nouvelle traduction dont l’ambition est « de restituer la terreur dans toute son immédiateté ».

« Big Brother », « novlangue »… Les mots qui hantent la célèbre dystopie d’Orwell sont passés dans le langage courant et traduire ce monument de la littérature mondiale ne va pas de soi. « À la première version [œuvre de la traductrice Amélie Audiberti], toute notre gratitude est due car c’est bien elle qui a passé le texte sur notre rive linguistique », explique la traductrice Josée Kamoun dans une note placée à la fin du volume qu’elle a retraduit. Jamais depuis sa première publication en français en 1950, 1984 n’avait bénéficié d’une nouvelle version.

Big Brother « te » regarde

Si le terme « Big Brother » a été maintenu dans cette nouvelle version («le terme Big Brother peut être compris de tous ou presque», souligne Josée Kamoun qui fait cependant remarquer que « toutes les traductions européennes de l’époque ont nommé le personnage Grand Frère » par allusion au « grand frère » soviétique), il n’y a plus de « novlangue » [la langue officielle d’Océanie] mais du « néoparler » dans la nouvelle version.

La « doublepensée » qui rend possible l’inversion du sens des mots est restée mais « les slogans du Parti » ont été légèrement modifiés et sont désormais plus fidèles à l’original en anglais. « Guerre est paix » (« War is peace » dans la version originale) remplace « la paix c’est la guerre », « Liberté est servitude » (« Freedom is slavery ») a été préféré à « la liberté c’est l’esclavage ».

De l’imparfait au présent

Quant à «L’amour c’est la haine» qui était jusqu’à présent dans la version française (et qu’on ne trouve pas dans la version originale) il est remplacé par « Ignorance est puissance » (« Ignorance is strength » dans la version anglaise). « Big Brother » ne « vous » regarde plus mais il « te » regarde. Surtout, le texte, à l’imparfait dans la version de 1950, est désormais conjugué au présent, ce qui rend le récit encore plus glaçant.

Pour l’éditeur cette nouvelle traduction «plus directe et plus dépouillée» tente «de restituer la terreur dans toute son immédiateté mais aussi les tonalités nostalgiques et les échappées lyriques d’une œuvre brutale et subtile, équivoque et génialement manipulatrice».

Écrit en 1948, d’où le titre avec une inversion des deux chiffres de la décennie, et publié en 1949, 1984 décrit un futur où le Parti règne sur l’Océanie (Océania dans la version française de 1950) pays totalitaire où le passé a été oblitéré et réinventé, où les événements les plus récents sont susceptibles d’être modifiés et où une nouvelle langue empêche toute pensée critique.

AFP et Le Figaro, 17 mai 2018

* FIN *

1984 le chef-d’œuvre d’Orwell,
paraît dans une nouvelle traduction

Publié en français pour la première fois il y a près de soixante-dix ans, le chef-d’œuvre de George Orwell 1984 reparaît jeudi prochain chez Gallimard dans une nouvelle traduction dont l’ambition est « de restituer la terreur dans toute son immédiateté ». « Big Brother », « novlangue »… Les mots qui hantent la célèbre dystopie d’Orwell sont passés dans le langage courant et traduire ce monument de la littérature mondiale ne va pas de soi.

Adieu « novlangue », bonjour « néoparler »

« À la première version [œuvre de la traductrice Amélie Audiberti] toute notre gratitude est due car c’est bien elle qui a “passé” le texte sur notre rive linguistique », explique la traductrice Josée Kamoun dans une note placé à la fin du volume qu’elle a retraduit. Jamais depuis sa première publication en français en 1950, 1984 n’avait bénéficié d’une nouvelle version. Si le terme « Big Brother » a été maintenu dans cette nouvelle version, il n’y a plus de « novlangue » [la langue officielle d’Océanie] mais du « néoparler » dans la nouvelle version.

Des slogans du Parti modifiés

La « doublepensée » qui rend possible l’inversion du sens des mots est restée mais les « slogans du Parti » ont été légèrement modifiés et sont désormais plus fidèles à l’original en anglais. « Guerre est paix » (« War is peace » dans la version originale) remplace « La paix c’est la guerre », « Liberté est servitude » (« Freedom is slavery ») a été préféré à « La liberté c’est l’esclavage ». Quant à « L’amour c’est la haine » qui était jusqu’à présent dans la version française (et qu’on ne trouve pas dans la version originale) il est remplacé par « Ignorance est puissance » (« Ignorance is strength » dans la version anglaise). « Big Brother » ne « vous » regarde plus mais il « te » regarde.

Fini l’imparfait

Surtout, le texte, à l’imparfait dans la version de 1950, est désormais conjugué au présent, ce qui rend le récit encore plus glaçant. Pour l’éditeur cette nouvelle traduction « plus directe et plus dépouillée » tente « de restituer la terreur dans toute son immédiateté mais aussi les tonalités nostalgiques et les échappées lyriques d’une oeuvre brutale et subtile, équivoque et génialement manipulatrice ».

Écrit en 1948, d’où le titre avec une inversion des deux chiffres de la décennie, et publié en 1949, 1984 décrit un futur où le Parti règne sur l’Océanie (Océania dans la version française de 1950) pays totalitaire où le passé a été oblitéré et réinventé, où les événements les plus récents sont susceptibles d’être modifiés et où une nouvelle langue empêche toute pensée critique.

Europe 1, 17 mai 2018

* FIN *

Le chef-d’œuvre de George Orwell, 1984,
paraît dans une nouvelle traduction

Depuis sa première publication en français en 1950, l’ouvrage n’avait jamais bénéficié d’une nouvelle version. Dans cette nouvelle édition, l’expression « novlangue » devient le « néoparler » et « les slogans du Parti » ont été légèrement modifiés.« Big Brother » ne « vous » regarde plus, mais il « te » regarde. Publié en français pour la première fois il y a près de soixante-dix ans, le chef-d’œuvre de George Orwell, 1984, reparaît, jeudi 24 mai, chez Gallimard dans une nouvelle traduction dont l’ambition est « de restituer la terreur dans toute son immédiateté ». « Big Brother », « novlangue »… Les mots qui hantent la célèbre dystopie d’Orwell sont passés dans le langage courant et traduire ce monument de la littérature mondiale ne va pas de soi.

« À la première version [œuvre de la traductrice Amélie Audiberti], toute notre gratitude est due car c’est bien elle qui a “passé” le texte sur notre rive linguistique », explique la traductrice Josée Kamoun dans une note placée à la fin du volume qu’elle a traduit. Jamais depuis sa première publication en français, en 1950, 1984 n’avait bénéficié d’une nouvelle version

Le présent préféré à l’imparfait

L’expression « Big Brother » a été maintenue dans cette nouvelle version. « Le terme “Big Brother” peut être compris de tous ou presque », explique Josée Kamoun. Elle fait cependant remarquer que « toutes les traductions européennes de l’époque ont nommé le personnage “Grand Frère” par allusion au “grand frère” soviétique. En revanche, dans cette nouvelle version, il n’y a plus de « novlangue » (la langue officielle d’Océania, pays imaginé par Orwell) : le terme est devenu le « néoparler ».

La « doublepensée » qui rend possible l’inversion du sens des mots est restée. Mais les « slogans du Parti » ont été légèrement modifiés et sont désormais plus fidèles à l’original en anglais. « Guerre est paix » (« War is peace » dans la version originale) remplace « La paix, c’est la guerre », « Liberté est servitude » (« Freedom is slavery ») a été préféré à « La liberté c’est l’esclavage ». Quant à « L’amour c’est la haine » qui était jusqu’à présent dans la version française, il est remplacé par « Ignorance est puissance » (« Ignorance is strength » dans la version anglaise).

Surtout, le texte, à l’imparfait dans la version de 1950, est désormais au présent, ce qui rend le récit encore plus glaçant. Pour l’éditeur cette nouvelle traduction « plus directe et plus dépouillée » tente de restituer « les tonalités nostalgiques et les échappées lyriques d’une œuvre brutale et subtile, équivoque et génialement manipulatrice ».

France Info, 17 mai 2018

* FIN *

@ArnaudViviant : « Je ne m’attendais à rien de bon mais c’est encore pire. La nouvelle traduction de « 1984 » chez #Gallimard est tout simplement scandaleuse. Le Ministère de la vérité n’aurait pas fait mieux ». 17/05/2018 17:06

* FIN *

1984 retraduit : rendre la terreur de Big Brother
« dans toute son immédiateté »

Dans la liste des dix livres préférés de Stephen King, on retrouve le roman dystopique de George Orwell. Depuis quelques années, 1984 revient régulièrement dans l’actualité — preuve évidente de son inaliénable modernité. Alors qu’il a célébré ses soixante-dix ans, l’ouvrage va être retraduit chez Gallimard

Indétrônable, assurément : 1984 raconte cet univers d’oppression où l’on brûle les livres, interdisant aux humains la moindre forme d’individualité. Dès ses premiers pas, le Kindle d’Amazon avait d’ailleurs été assimilé à Big Brother, cette entité omnisciente, qui régente la vie quotidienne des habitants d’une ville de Londres changée en État policier et totalitaire.

Et pour cause : si Big Brother contrôle tout un chacun, dès le début, le Kindle avait été conçu comme une solution de renseignement poussée. La moindre lecture, la moindre utilisation ou connexion, était stockée dans les serveurs d’Amazon. Une sorte d’espion des lecteurs, dont Amazon était en mesure de prendre les commandes et le contrôle à distance — du fait de sa connectivité au net.

On se souvient d’ailleurs qu’une édition de 1984 avait été supprimée des appareils Kindle en juillet 2009 : les versions numériques du roman avaient tout bonnement disparu des appareils, prétextant le respect du droit d’auteur.

Kindle, Snowden, Trump : Big Brother est éternel

À l’époque, le scandale fut immense : si Amazon expliquait bien qu’en achetant le livre pour le Kindle, l’usager n’en devenait pour autant pas propriétaire, il ne précisait pas le moins du monde que les ebooks seraient supprimés sans avertissement du lecteur ebook. Quelque temps plus tard, les héritiers d’Orwell avaient même comparé la firme de Jeff Bezos au Ministère de la Vérité, alors qu’un conflit sans précédent s’éternisait avec le groupe Hachette. Et que, justement, 1984 avait abusivement été utilisé par Amazon pour tenter de gagner l’opinion publique à sa cause.

Depuis, et à plusieurs reprises ces dernières années, 1984 est devenu un symbole de l’oppression — plus violente dans le monde numérique que jamais. Et plus perverse également. Avec l’avènement de l’administration Trump, instaurant le royaume des faits alternatifs et de la novlangue, pratiquée comme jamais, le livre avait connu l’an passé une nouvelle explosion des ventes.

En 2013, il en était allé de même alors qu’éclatait le scandale Snowden. L’ancien employé de la CIA, Edward Snowden, avait démontré comment les États-Unis s’étaient donné les moyens de fliquer drastiquement les citoyens américains. À l’époque, Barack Obama s’était trouvé quelque peu mal à l’aise devant les révélations, et incapable de justifier le comportement de la CIA…

On apprenait alors que les ventes du livre grimpaient considérablement. D’autant plus que les révélations apportées par Edward Snowden montrent bien que l’ensemble du réseau de surveillance glisserait sans peine vers une vision noire du type 1984, tout particulièrement dans la société numérique contemporaine.

Jusqu’à présent, en France, c’est le texte d’Amélie Audiberti qui faisait autorité dans la collection « Folio », depuis 1950, année de sa parution en France chez Gallimard. Mais ce 24 mai, la maison d’édition va publier une traduction revue complètement par Josée Kamoun du roman de George Orwell.

Année 1984 en Océanie. 1984 ? C’est en tout cas ce qu’il semble à Winston, qui ne saurait toutefois en jurer. Le passé a été oblitéré et réinventé, et les événements les plus récents sont susceptibles d’être modifiés. Winston est lui-même chargé de récrire les archives qui contredisent le présent et les promesses de Big Brother. Grâce à une technologie de pointe, ce dernier sait tout, voit tout. Il n’est pas une âme dont il ne puisse connaître les pensées. On ne peut se fier à personne et les enfants sont encore les meilleurs espions qui soient. Liberté est servitude. Ignorance est puissance. Telles sont les devises du régime de Big Brother. La plupart des Océaniens n’y voient guère à redire, surtout les plus jeunes qui n’ont pas connu l’époque de leurs grands-parents et le sens initial du mot « libre ». Winston refuse cependant de perdre espoir…

Josée Kamoun, dans une note, revient sur cet exercice : tout le monde, ou peu s’en faut, a lu 1984 dans son jeune âge. « Ou du moins nous croyons l’avoir lu, car nous demeure familière la formidable physionomie de Big Brother, qui nous regarde depuis tous les carrefours, et l’œuvre reste pour nous une charge implacable des fonctionnements du pouvoir totalitaire », indique-t-elle. Mais la traduction originellement commercialisée avait eu « tendance à aseptiser le texte par une espèce de bienséance obligée dans les années 1950 qui se manifeste par certains choix lexicaux “convenables” et à l’opacifier comme une vitre sale par une grammaire, une syntaxe lourdement académiques ». Le choix opéré aura donc été celui de revenir à un texte restituant « la terreur dans toute son immédiateté, mais aussi les tonalités nostalgiques et les échappées lyriques d’une œuvre brutale et subtile, – équivoque et génialement, manipulatrice ».

Les Éditions Gallimard nous ont ainsi fait parvenir un extrait de la nouvelle traduction, mise en regard de celle d’Amélie Audiberti, de 1950.

Traduction 1950 d’Amélie Audiberti

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.

Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.

Traduction 2018 de Josée Kamoun

C’est un jour d’avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13h. Winston Smith, qui rentre le cou dans les épaules pour échapper au vent aigre, se glisse à toute vitesse par les portes vitrées de la Résidence de la Victoire, pas assez vite tout de même pour empêcher une bourrasque de poussière gravillonneuse de s’engouffrer avec lui.

Le hall sent le chou bouilli et le vieux paillasson. Sur le mur du fond, on a punaisé une affiche en couleur trop grande pour l’intérieur. Elle ne représente qu’un énorme visage de plus d’un mètre de large, celui d’un bel homme de quarante-cinq ans environ, à l’épaisse moustache noire et aux traits virils. Winston se dirige vers l’escalier. Il est inutile de chercher à prendre l’ascenseur, qui fonctionne rarement, même en période faste, et en ce moment le courant est coupé en plein jour par mesure d’économie à l’approche de la Semaine de la Haine. L’appartement est au septième et Winston, qui a trente-neuf ans et un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, monte lentement, se ménageant plusieurs haltes en route. À chaque palier, en face de la cage d’ascenseur, la face énorme sur l’affiche l’observe, car c’est un de ces portraits conçus pour suivre le spectateur des yeux. BIG BROTHER TE REGARDE, dit la légende inscrite au-dessous.

Indéniablement plus vivante…

Nicolas Gary
Actualitté, 16 avril 2018

* FIN *

1984 de George Orwell
Entretien avec Josée Kamoun, traductrice

« À tous les coins de rue, le visage à la moustache noire avec sa vision en surplomb. Il y en a un sur l’immeuble d’en face. Big Brother te regarde, dit la légende, et les yeux sombres plongent dans ceux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche dont un coin est déchiré claque irrégulièrement au vent, couvrant et découvrant ainsi le seul mot sociang. Dans le lointain, un hélicoptère descend entre les toits, il reste un instant en vol stationnaire, grosse mouche bleue qui repart comme une fusée sur sa trajectoire courbe. C’est une patrouille de police qui vient mettre son nez aux fenêtres. Mais les patrouilles, ce n’est pas grave. La grande affaire, c’est la Mentopolice. »

Retraduire 1984, n’est-ce pas s’attaquer à un monument ?

Monument, c’est le mot qui convient… Au départ, il y avait une interrogation : fallait-il dépoussiérer la traduction de 1950 ou la refaire ? Nous avons choisi de retraduire, parce que la langue bouge : on ne pense pas, on ne parle pas aujourd’hui comme il y a soixante-dix ans. L’époque était à la bienséance. Il y a dans 1984 des passages crus – ainsi, Julia jure comme un charretier, elle incarne le sexe interdit – mais essentiels, qui ont été édulcorés, noyés dans le brouillard des périphrases, les approximations diverses.

Cette nouvelle traduction est plus directe, plus ramassée…

La première raison, la plus flagrante, est que le roman est traduit au présent, non plus au passé simple. L’écriture d’Orwell est nerveuse, sèche, coupante, même si certains passages sont au contraire très charnels bien que très retenus. Il fallait faire œuvre de sobriété. L’original emploie le prétérit, qui, en anglais, est tout à fait spontané, parfois presque oral. En français, c’est le présent qui rend le mieux ce côté presque ascétique de l’écriture.

Comment ne pas être influencée par la traduction existante ?

Retraduire est à la fois moins et plus périlleux que traduire. Moins périlleux, parce que la traduction existante constitue une sorte de filet de sécurité. Plus périlleux, parce que cela implique d’apporter une lecture de plus, pas de se contenter de faire un numéro de traducteur. Pour cela, je n’ai regardé la première traduction qu’après, pour conserver la spontanéité de ma perception du texte.

Dans quel genre classer 1984 ? Anticipation, texte politique ?

À l’époque, on avait une conception des genres plus cloisonnée que maintenant. 1984 faisait beaucoup craquer les coutures, et je ne suis pas sûre que ça ait été perçu. J’ai redécouvert que c’était avant tout une œuvre littéraire. Il y a de la terreur dans 1984, mais aussi du rêve, de l’inexplicable. J’ai réalisé l’importance du thème du corps : le corps chétif et étiolé dans la première partie ; le corps sensuel et érotique dans la deuxième ; le corps torturé dans la troisième ; le corps déchu de l’épilogue. Il fallait oser un langage « au scalpel » pour faire ressortir ces contrastes.

La dimension littéraire a été occultée par la dimension politique ?

Je le crois. Il y a une composante élégiaque rarement remarquée, de même qu’on est parfois à la limite du fantastique. Pourquoi O’Brien lit-il dans les pensées de Winston, pourquoi est-il apparu dans ses rêves bien avant qu’ils ne se rencontrent ? 1984 est un roman de terreur, mais c’est aussi un roman sur la fascination, sur le rôle très ambigu du bourreau. Sur l’aspect politique, beaucoup a été dit, et pour cause. J’espère bien qu’on lui rendra justice littéraire !

Lire la nouvelle traduction donne une sensation d’accélération…

J’ai suivi le rythme original de la phrase, qui va droit au but. Le rythme d’un auteur est fondamental. Il n’en est pas nécessairement conscient, mais les accélérations subites, les staccatos, les ralentissements sont les traces de son corps dans l’écriture. Il fallait que ma traduction épouse ces rythmes. Un traducteur ne traduit pas des mots, il ne traduit pas des phrases, il traduit des effets.

Entretien réalisé avec Josée Kamoun (traductrice) à l’occasion de la nouvelle traduction de 1984 de George Orwell, © Gallimard

Notes

1Selon « Craig Burke, le directeur de la communication de la maison d’édition Penguin, les ventes ont augmenté de 9 500 % » et se serait retrouvé « en tête des best-sellers sur Amazon » depuis vendredi (lire Violaine Morin, « 1984 de George Orwell est en tête des ventes aux Etats-Unis », Le Monde, 26 janvier 2017). [ndlr]

2James Conant, Orwell ou Le pouvoir de la vérité, traduit de l’anglais et préfacé par Jean-Jacques Rosat, Agone, 2012. [ndrl]

3Marcel Gauchet, À l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, Gallimard, 2010, p. 522.

4Et quelqu’un aura peut-être l’idée de faire connaître aux lecteurs français l’essai provocateur de Christopher Hitchens intitulé Why Orwell Matters ? (Basic Books, New York, 2002). On demande des éditeurs !

Dans notre catalogue…